La Francophonie a-t-elle les moyens de ses ambitions dans la lutte contre le terrorisme ?

 

Après deux années passées à la tête de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF), Michaëlle Jean nous livre son appréciation, et dit s’inscrire résolument dans la continuité du legs de ses prédécesseurs en portant à son tour l’OIF sur la trajectoire des réalités du moment avec force, y compris là où on ne l’attendait pas.

Elle place ainsi son mandat dans le cadre des missions de l’OIF et tâche de mettre en œuvre la feuille de route, qui lui a été confiée par les chefs d’États et de Gouvernements. Feuille de route dont l’un des axes prioritaires est d’œuvrer pour une Francophonie économique en mettant l’accent sur l’investissement dans le capital humain, l’atteinte des objectifs du développement durable, l’apport essentiel des forces vives que représentent les femmes et les jeunes dans tous les efforts déployés.

Michaëlle Jean a accepté de partager sa réflexion sur la gouvernance de l’OIF et, un autre sujet qui lui tient à cœur, la lutte contre le terrorisme et la prévention de la radicalisation violente des jeunes.

De la gouvernance de l’OIF

« En tant que secrétaire générale de la Francophonie, ma mission, conformément à la Charte de l’OIF, est, entre autres, de mobiliser non seulement les États membres, mais aussi les partenaires multilatéraux pour la mise en œuvre des engagements et l’application du Cadre stratégique de la Francophonie 2015-2022, adoptés au Sommet de Dakar. C’est d’ailleurs lors de ce 16e sommet de la Francophonie que j’ai été élue et que les chefs d’État et de gouvernement rassemblés m’ont confié une feuille de route, assurément intense, que les équipes de l’Organisation portent énergiquement. Elles le font en parfaite cohérence, et j’y tiens, avec celles des autres organes et opérateurs de la Francophonie, en impliquant aussi nos réseaux vigoureux d’institutions, d’experts dans tous les domaines et d’organisations de la société civile.

Gouverneure générale du Canada, puis Envoyée spéciale de l’UNESCO pour Haïti, j’ai vu trop d’éparpillement, trop de doublons et d’attitudes en silo, pour envisager la tâche autrement que dans le rassemblement des forces et le partenariat.

Contrairement à ce que j’entends parfois, nous ne nous éparpillons pas. J’y veille. L’ambition des pays est certes grande, mais elle est parfaitement légitime. Elle demande de l’audace. J’aime voir la Francophonie avancer de manière décomplexée, consciente de notre plus-value qui est réelle et désireuse de bien la faire connaître et reconnaître. L’idée n’est pas de trop embrasser, mais de consolider nos acquis, de partager les solutions en marche dans l’espace francophone, avec des partenaires tout aussi volontaires et de toutes nos forces réunies. Nous agissons avec méthode autrement que dans la précipitation.

Je tiens à souligner notamment le travail phénoménal mené avec les jeunes francophones des 5 continents qui ont répondu massivement à l’initiative « Libres ensemble » que j’ai lancée début 2016. D’abord comme une plateforme interactive sur les réseaux sociaux, mais en moins d’un an, l’initiative Libres ensemble est devenue un mouvement très actif y compris sur le terrain et a réussi à rejoindre 5 millions de jeunes de tout l’espace francophone qui jusqu’ici ne savaient rien de la Francophonie et n’étaient pas touchés. De là est né aussi un programme de financement participatif innovant, « Finance-ensemble », pour soutenir généreusement le démarrage des meilleurs projets soumis par des jeunes entrepreneurs sociaux.

Il n’est un secret pour personne que nos ressources sont limitées, toutes les organisations multilatérales font face à ce même défi. Mais notre mérite est d’avoir réussi à responsabiliser tous nos pays membres, associés et observateurs, notamment dans le règlement des paiements arriérés des contributions statutaires.

Ce qui me conforte dans cette démarche, c’est qu’au 16ème sommet d’Antananarivo, en novembre dernier, nos réalisations ont été saluées par les chefs d’État et de gouvernement, ainsi que par les chefs de délégations. Tous et d’un commun accord, ont approuvé les orientations du rapport détaillé que je leur ai présenté de nos actions politiques pour plus de démocratie, de sécurité et de stabilité, en faveur des droits et des libertés, en éducation, formation professionnelle, culture, promotion et valorisation de la langue française, nos stratégies numérique, jeunesse et économique. Tous ces chantiers et combien d’autres encore qui sont engagés avec leur concours et leur assentiment. »

De la lutte contre le terrorisme

« Dans mes anciennes fonctions de Gouverneure du Canada, j’ai agi comme commandante en chef des Forces canadiennes. J’ai, à ce titre, effectué de nombreuses missions sur le terrain où sont déployées des opérations de défense et de maintien de la paix, notamment en Afghanistan, dans plusieurs pays d’Afrique et en Haïti, côtoyé aussi bien les troupes que les populations. J’ai vu combien les nouvelles menaces à la sécurité et à la stabilité du monde, particulièrement de notre espace francophone, sont un obstacle majeur au développement socio-économique et même à l’exercice des droits de l’homme.

En m’engageant à servir les États membres de la Francophonie, je savais bien que le défi sécuritaire serait au cœur de mon mandat. Je suis donc arrivée forte de toutes mes expériences antérieures et animée par la volonté de mobiliser les États, de les encourager à unir leurs forces pour relever ces nouveaux défis sécuritaires et nombreuses menaces qui accablent nos pays actuellement. Nous sommes tous concernés.

J’ai pris officiellement mes fonctions de Secrétaire générale de la Francophonie le 5 janvier 2015. Deux jours après, le 7 janvier, Paris qui abrite le Siège de l’OIF, était frappée et toute la France profondément ébranlée par les attentats horribles et meurtriers contre le journal satirique Charlie Hebdo, puis une épicerie juive. Le monde était en émoi et les manifestations d’indignation sont venue de partout face à ces attaques odieuses et barbares. L’OIF, n’était pas en reste et a su réagir. Espace d’échange, de solidarité, de coopération et de dialogue, l’Organisation se devait d’assumer pleinement son mandat en faveur d’un humanisme intégral, de la paix, de la démocratie, du renforcement de l’État de droit, de la défense des droits et des libertés, en ne ménageant aucun effort de diplomatie politique, mais aussi économique pour endiguer la pauvreté, le mal être des populations qui sont autant de facteurs de risque.

L’espace francophone est heurté de toutes part, comme le reste du monde et paie un lourd tribut. Espace de toutes les disparités, nous savons combien les organisations criminelles transnationales et terroristes trouvent dans la pauvreté un terreau fertile pour recruter des jeunes désespérés, désenchantés et dans en situation de précarité.

Ainsi, le mandat de lutter contre le terrorisme a été précisé clairement dans une Résolution adoptée par les chefs d’État et de gouvernement au sommet de Dakar en 2014. Une Résolution qui a condamnée fermement le terrorisme et réaffirmée la détermination des États à lutter ensemble contre les agressions constantes qui compromettent la paix, la sécurité internationale et le développement économique. »

Des efforts de l’OIF à relever les défis sécuritaires

« Les menaces asymétriques, la nébuleuse des organisations criminelles qui sèment la terreur pour isoler, déstabiliser nos pays, casser nos liens pour mieux contrôler des territoires, dégager les routes et les circuits de tous leurs trafics d’armes, de drogues et de personnes, exigent non seulement que nous intensifions nos actions, mais aussi une vraie mutualisation de nos moyens pour mieux anticiper, prévenir et protéger les populations.

Vous vous souviendrez que l’an dernier le personnel de l’OIF a aussi vécu directement la fureur insensée de cette barbarie lors de la prise d’otages à l’hôtel Radisson Blu de Bamako par une brigade terroriste. Je devais m’y rendre le lendemain. Les onze membres d’une équipe de la Francophonie qui m’y attendait ont connu l’horreur. L’un de ces collègues a été fauché par les rafales assassines des assaillants. Il était allé former les parlementaires maliens, un programme de l’OIF avec l’Assemblée parlementaire de la Francophonie (APF).

Donc nous unir, rassembler tous nos moyens pour lutter plus efficacement et largement contre ce fléau est un plaidoyer que je porte partout, là où il le faut et jusqu’au Conseil de sécurité des Nations Unies, où aucun Secrétaire général de la Francophonie, avant moi, n’avait jusque-là été invité à témoigner dans cet hémicycle. J’ai multiplié par exemple les démarches pour faire entendre à la Communauté internationale l’extrême urgence d’apporter des renforts notamment à la Force africaine multinationale mixte dans la lutte contre Boko Haram, ou encore revoir le mandat des opérations de maintien de la paix pour une meilleure adéquation avec la réplique que l’on est en droit d’attendre pour mieux protéger les populations, mieux anticiper, en impliquant et en renforçant les capacités des pays eux-mêmes.

En juin 2016 à Paris, nous avons organisé une importante conférence internationale sur la lutte contre le terrorisme et la prévention de la radicalisation violente. Une conférence qui a connu une forte participation de haut niveau avec celle aussi du Conseil de sécurité des Nations Unies, de l’Union européenne, de l’Union africaine et d’autres partenaires régionaux et internationaux. Avec le ministère français de la Défense, les ministères des Affaires étrangères du Canada et de la Belgique, l’OIF est partenaire de la mise sur pied de l’Observatoire Boutros Ghali pour la paix, dont le siège sera situé à Bruxelles.

Le monde bouge, la Francophonie aussi. J’ai cherché, dès ma prise de fonction, à positionner clairement l’OIF sur la scène internationale. L’OIF est désormais plus entendue et plus reconnue comme un partenaire incontournable. L’Organisation est de surcroit plus attendue. Rien ne saurait arrêter le changement en marche. La Francophonie trahirait le projet de ses pères fondateurs si elle devait faire abstraction de la montée en puissance du terrorisme et de la radicalisation extrême, de l’aggravation des inégalités, du taux scandaleusement élevé et potentiellement explosif du chômage des jeunes, du non accès tout aussi scandaleux et économiquement pénalisant des femmes à l’emploi et aux responsabilités, du nombre jamais égalé, depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, de réfugiés et de déplacés, de la persistance de crises et de conflits intra étatiques, de la dégradation de l’état de notre planète. »

Michaëlle Jean termine en disant : « Je peux m’enorgueillir sincèrement de cette Francophonie résolument inscrite dans le monde, bravant les urgences, les défis et les menaces nouvelles. »

À mi-mandat, Michaëlle Jean a tenu à répondre ainsi aux observations émises par certaines personnes selon lesquelles, l’OIF s’éparpillait un peu trop et en s’éloignant de plus en plus de sa mission essentielle qui est de promouvoir la langue française et la diversité culturelle et linguistique. La Secrétaire générale de la Francophonie croit fermement, selon les éclaircissements apportés ci-dessus, que sa démarche et ses actions sont dans la ligne droite du mandat, des priorités et du plan stratégique de l’OIF. Pour ce faire, a-t-elle dit, il faudra multiplier les efforts pour élargir le cercle des partenaires de l’Organisation, trouver des moyens, accéder à des ressources budgétaires supplémentaires.

Il revient aux lecteurs de se faire une idée de ce l’OIF peut ou devrait faire, et d’en juger la pertinence, à la lumière de cet exposé.

Michaëlle Jean parle sans ambages de son action à l’OIF

Réagissant à nos deux derniers articles publiés sur le 16e Sommet d’Antananarivo et sur le bilan de mi-mandat de Michaëlle Jean à la Francophonie, la secrétaire générale de l’OIF m’a ainsi confié, en toute franchise, que mes récents textes l’ont laissée quelque peu perplexe.

« Je connais suffisamment les médias pour savoir qu’ils sont vite preneurs de titres qui frappent et font vendre. J’estime cependant certains jugements trop étroits et l’évocation d’un « bilan » plutôt hâtive, sautant vite à des conclusions, sans tenir compte du travail abattu, de l’ensemble des chantiers entrepris, des faits et des circonstances, des enjeux considérables et des objectifs à atteindre. Je me concentre sur l’œuvre à accomplir dans l’immédiat et dans la durée. Il n’y a pas de panacée, mais du travail. »

La secrétaire générale a tenu à brosser, à l’intention du public francophone, un tableau de certains des travaux accomplis stratégiquement ces deux dernières années notamment dans le secteur économique. Travaux qui commencent à porter et porteront davantage leurs fruits, pour faire face aux défis colossaux auxquels les pays de l’espace francophone sont confrontés.

Son souci constant est «d’accompagner les pays dans leurs efforts, leurs désirs d’émergence, leur volonté d’une coopération plus conséquente, de tirer vigoureusement vers l’avant la Francophonie comme force de proposition, d’actions et de solutions».

Voici in extenso la réaction vibrante de Michaëlle Jean :

« Il nous apparaît assez étrange que vous fassiez fi de l’urgence, de la calamité du chômage chronique qui, chaque année, guette des millions de jeunes, rien qu’en Afrique subsaharienne et en Haïti par exemple, facteur de risque considérable, sur les plans individuel et collectif. La féminisation de la pauvreté est aussi un non-sens absolu, alors que sans les jeunes, sans les femmes, rien n’est possible.

Aujourd’hui, qu’on se souvienne du thème même du Sommet de Dakar en 2014, tous en conviennent. La feuille de route dont j’ai hérité en fait foi. Voilà ce qui motive le travail que nous entreprenons à l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) avec le concours de tous les opérateurs et de tous les organes subsidiaires de la Francophonie – AUF, APF, AIMF, Université Senghor, TV5 Monde, tous nos réseaux institutionnels, d’experts, d’organisations de la société civile, de jeunes et de femmes plus rassemblés que jamais.

Nous agissons avec méthode autrement que dans la précipitation. Tel est notre choix, avec le souci d’une minutieuse prise en compte des initiatives en cours, des programmes existants, de la bonne évaluation des actions et des objectifs des États eux-mêmes, ainsi que des acteurs sociaux et économiques sur le terrain. Tous sont concernés et l’approche multi-partenariale que j’encourage permet d’accomplir davantage.

Comment nous reprocher d’être aux côtés des pays en développement, alors qu’ils demandent eux-mêmes d’être accompagnés dans la réalisation de leurs plans d’émergence et de croissance? Nos destinées sont liées et aucun appui n’est jamais à sens unique. Ce dont il s’agit est de mettre en œuvre une coopération renforcée et que tous les pays de l’espace francophone veulent plus efficiente.

Voilà qui explique la façon dont nous déclinons la stratégie économique, en mettant davantage nos expériences et nos meilleures pratiques en commun. Pour sortir de l’assistanat, il faut penser une coopération mieux arrimée, des investissements garantis, des conditions gagnantes de part et d’autre. Pour libérer la croissance, il faut des choix solidement adossés aux perspectives, aux attentes et aux besoins réels qui sont considérables dans les pays plus vulnérables. Or, ce qui change, c’est que les pays mieux pourvus acceptent de venir en renfort, mais pas dans un esprit de charité mal ordonnée, de préférence dans un réel partenariat.

Ce qui me conforte, c’est qu’au 16e Sommet des Chefs d’État et de gouvernement à Antananarivo, tous et d’un commun accord, l’ont estimé ainsi et ont salué le rapport détaillé que je leur ai présenté de tous les chantiers engagés avec leur concours et leur assentiment. J’en veux pour preuve le programme que nous lançons, dans une première phase, dans 12 pays africains et qui consiste à déployer et consolider des incubateurs et des accélérateurs de petites et moyennes entreprises et industries initiées par des femmes et des jeunes, dans des filières ciblées, sur des approches innovantes, créatrices de chaînes de valeurs, de richesses et d’emplois, et qui est fortement applaudi.

Nul n’ignore que les TPE, TPI, PME, PMI sont des moteurs qui permettent de tirer vers le haut le PIB. Il ressort de ce programme une approche intégrée, un travail qui rassemble toutes nos forces vers une croissance partagée, un développement humain, inclusif, responsable et durable, pour plus de stabilité dans le monde et dans l’espace francophone.

Nous sommes tous également déterminés à reconnaître le rôle pivot des populations, l’apport inestimable des collectivités. Tout l’exige et tout nous donne raison, y compris pour lutter à la fois contre les forces de déstabilisation et de destruction, agir à la source des exodes massifs et de la crise migratoire.

Il n’y a pas de stabilité sans confiance ni raison d’espérer. Il ne s’agit pas non plus de doubler les efforts existants, mais d’y contribuer. Tout partenariat suppose aussi une vraie implication, une réelle appropriation pour une pérennisation économique et sociale à long terme.

Oui, cela requiert du temps, mais c’est de responsabilité partagée dont il s’agit, de juste collaboration et de complémentarité. Nous devons être tous comptables des processus et des résultats, dans l’exécution de la tâche ambitieuse que les Chefs d’État et de gouvernement nous ont assignée.

L’ambition est légitime et les équipes à pied d’œuvre sont totalement dédiées. Ne sous-estimez ni les compétences ni la volonté, là où nous agissons avec les acteurs mêmes de l’écosystème économique. Rien, dans tout ce que nous entreprenons, n’est accessoire, mais totalement intégré. Le kit à monter et appliquer, le concept du « ready made » comme disent nos amis anglophones, n’est pas acceptable.

Nous optons davantage pour un processus de co-construction, qui consiste à amener et à associer des partenaires, impulser les synergies nécessaires en établissant des passerelles, des liens, des maillages dans tout l’espace francophone, pour une coopération robuste et durable.

Déjà nous amenons le Vietnam, des pays d’Europe centrale et orientale, comme des Amériques et des pays africains, Sud-Sud, Nord-Sud, à s’associer sur des projets dans des filières porteuses, avec volonté et dans une éthique de partage.

Le secteur privé que nous impliquons aussi activement et stratégiquement répond avec enthousiasme et trouve une Francophonie le pied solidement à l’étrier de la monture économique. Nous rassemblons les ministres par secteurs, pour plus de partage et pour l’amélioration notamment du processus décisionnel, de la gouvernance et de l’environnement des affaires.

La stabilité politique étant une condition indispensable du développement économique, nous avons su exiger des partenaires internationaux plus de cohérence, de concertation, de complémentarité et de coordination au fil de plus de 50 missions d’accompagnement technique en amont des processus électoraux ou encore en prévention et en sortie de crise, que j’ai déployées dans un nombre record de pays de l’espace francophone.

Il arrive que la démarche soit ardue là où certains interlocuteurs sont rétifs, mais ce travail constant de diplomatie qui réclame une infinie persévérance avec les politiques comme avec la société civile porte aussi ses fruits. »

Michaëlle Jean y croit dur comme fer et veut que toutes et tous en soient conscients. C’est pourquoi elle a estimé important de répondre, point par point, aux observations formulées dans nos articles et qui sont régulièrement soulevées par certains observateurs.

À mi-mandat : quel bilan de la Francophonie économique?

Il y a exactement deux ans jour pour jour que Michaëlle Jean succéda à Abdou Diouf à la tête de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), le 5 janvier 2015. Une succession qui revêtait une dimension à la fois historique et symbolique de voir, pour la première fois, une femme à la tête d’une organisation intergouvernementale dont pratiquement tous les États et gouvernements membres n’étaient presque pas dirigés par une seule femme.

La francophonie économique, le pilier essentiel de son mandat et son cheval de bataille

Son élection était considérée, par beaucoup, comme une nouvelle page de l’histoire qui s’ouvrait dans la gouvernance de l’OIF et qui viendrait combler un manque criant de stratégie économique qui a longtemps été souhaité pour cette organisation. Une stratégie économique qui devra s’adapter à la réalité du monde actuel où l’économie est la principale préoccupation aussi bien des États que des citoyens.

L’arrivée de Michaëlle Jean à l’OIF avait donc suscité beaucoup d’espoir, d’autant plus que cette organisation avait besoin d’un coup de rajeunissement et de dépoussiérage en aménageant un espace pour exécuter une nouvelle mission économique et faire de la Francophonie un vecteur important pour le développement économique de l’espace francophone.

À mi-mandat, nous avons voulu en savoir un peu plus sur ce qui a déjà été fait concrètement à cet égard et ce qui reste à faire. Nous avons ainsi posé la question au directeur chargé de la Francophonie économique et numérique à l’OIF, l’économiste togolais Kako Nubukpo, celui-là même qui chapeaute le programme économique de Mme Jean.

Où en est-on avec la Francophonie économique?

Voici, en résumé, ce qu’il nous a dit au sujet des principales actions qui ont été entreprises jusque-là et les résultats obtenus à ce jour :

La stratégie économique développée par Mme Jean comporte deux volets : microéconomique en lien avec les Objectifs de développement durable (ODD) et macroéconomique qui vise à faire de l’espace francophone, « un espace d’échanges, de prospérité et de solidarité privilégiés ».

La direction de la Francophonie économique mobilise toutes ses énergies et tout son savoir-faire au service des femmes et des jeunes.

  • Le premier objectif était de renforcer l’entrepreneuriat par le démarrage et la consolidation d’incubateurs de petites et moyennes entreprises pour soutenir la croissance et la création d’emplois. Pour le moment, des incubateurs sont déployés dans 12 pays d’Afrique subsaharienne. D’autres pays de l’espace francophone, notamment d’Asie, d’Europe centrale et orientale, Haïti également, sont très désireux d’accueillir ce programme.

On sait que les incubateurs font déjà leurs preuves dans beaucoup de pays de l’espace francophone, notamment en France et au Québec. Nous n’avons pas à réinventer la roue.

  • Le deuxième objectif était celui d’aider les femmes et les jeunes à entrer en partenariat avec d’autres femmes, d’autres jeunes entrepreneurs, d’autres acteurs économiques dans tout l’espace francophone, et à se fédérer en communautés et réseaux d’entrepreneurs. Dans ce deuxième volet, l’OIF sert de facilitatrice, de catalyseur d’opportunités, de compétences et savoir-faire.

Pour ce qui reste à faire dans les deux prochaines années, les grandes lignes sont énoncées dans le livre blanc qui a été rendu publique en novembre dernier lors du sommet d’Antananarivo, dont le thème était : « croissance partagée et développement responsable comme conditions de la stabilité du monde et de l’espace francophone ». Le livre blanc parle de perspectives d’avenir en matière économique pour la seconde phase de la mandature de Mme Jean, et se résume en quatre axes principaux : encourager l’entrepreneuriat et la création d’emplois stables et décents dans les secteurs innovants et de développement responsable ; appuyer la diplomatie commerciale francophone ; soutenir le développement des nouvelles technologies et du numérique ; et accompagner la transformation structurelle des économies.

Pour mener à bien cette mission qui lui a été confiée par les chefs d’État et de gouvernement, la philosophie de madame la secrétaire générale se résume en quatre points :

  • Primo, l’OIF mise sur le renforcement des capacités de son personnel, ainsi que celles des acteurs des pays concernés en privilégiant le « faire », plutôt que le « faire-faire » qui a longtemps prévalu au sein de l’organisation.
  • Secundo, l’OIF mise sur la création d’emplois pour sortir de la pauvreté, les femmes et les jeunes, qui représentent plus de 52% de la population de l’espace francophone.
  • Tertio, l’OIF encourage le partage d’expertise entre les pays du Nord et ceux du Sud, tout en évitant que cela soit perçu comme si les experts étaient au Nord et les récipiendaires au Sud.
  • Quarto, l’OIF tient beaucoup au suivi et à l’évaluation des actions qu’elle mène sur le terrain. Pour ce faire, des missions sont régulièrement organisées pour rencontrer les acteurs sur le terrain et s’enquérir de leur appréciation de l’action de l’organisation. Parallèlement, l’OIF rend régulièrement compte aux instances de la Francophonie.

Des objectifs certes louables mais formulés en des termes beaucoup trop généraux et difficilement atteignables dans un court terme. En effet, compte tenu des ressources limitées dont dispose actuellement l’OIF, il serait judicieux de se fixer des objectifs spécifiques, réalistes, mesurables et assortis des délais, pour s’attendre aux résultats concrets d’ici à la fin du mandat de Mme Jean.

Deux prochaines années pour confirmer la dynamique en cours?

Le mi-mandat est le moment idéal de jeter un coup œil dans le rétroviseur, de passer en revue les progrès accomplis jusque-là, les objectifs qui n’ont pas pu être atteints et de recadrer, avec les meilleures approches, là où il faut absolument faire des réajustements.

En lisant les médias francophones, depuis la fin du 16e sommet d’Antananarivo, les langues commencent à se délier et les gens se questionnent publiquement « où va la Francophonie? »

Dans l’entendement de nombreux observateurs qui s’intéressent à l’OIF et au rôle éventuel auquel ils s’attendent de la voir jouer, notamment dans son nouveau volet économique, c’est d’avoir une véritable stratégie économique qui contribue à la création d’un espace économique intégré et susceptible d’attirer des investissements privés, créateurs de richesses et d’emplois. L’élaboration et la mise en œuvre effective d’une telle stratégie économique nécessiterait, au préalable, une analyse prospective et cohérente qui tienne compte du fait que l’OIF est à la fois composée des pays très développés, émergents, en développement et pauvres. Et que, peu importe leur niveau de performance économique, tous expriment le besoin de coordonner les efforts au sein de l’espace francophone en vue de poursuivre la croissance économique qui soit profitable à tous et qui procure des emplois dans les pays respectifs.

En effet, vu les moyens très limités dont dispose la Francophonie pour mener des actions économiques concrètes, palpables et visibles sur le terrain, avec un impact dans la durée et qui bénéficie à une large majorité de la population francophone, l’OIF aurait beaucoup à gagner, en efficacité et en efficience, en se limitant à définir les cadres généraux de coopération économique et de collaboration entre les États, sur les sujets d’intérêt commun ; en lieu et place de se mouiller la chemise, comme une ONG, avec des petits projets qui ne touchent pas directement la grande majorité de francophones. À toutes fins utiles, l’OIF a des partenaires – acteurs non étatiques accrédités auprès des instances de la Francophonie -, sur qui elle pourrait compter pour faire ce travail de terrain.

La stratégie économique d’implantation des incubateurs n’est pas mauvaise en soi, c’est simplement qu’elle est orientée essentiellement vers les pays en développement, ce qui ressemble bien à de l’aide au développement. Et jusqu’à présent, ces actions ne touchent qu’une infime minorité de la population francophone.

De plus, ce n’est pas parce que les incubateurs d’entreprises ont aidé à la création des PME prospères en France ou au Québec, comme l’a souligné le directeur chargé de la Francophonie économique et numérique à l’OIF, qu’en les transposant, mutatis mutandis, dans d’autres pays, ils auront le même impact. Dans les pays où ils ont connu du succès, il y a plusieurs autres paramètres qui ont contribué à ce succès et que l’on ne trouve pas forcément dans les pays où l’OIF les implante actuellement.

Ce que les gens attendent de l’OIF, et cela depuis trop longtemps, c’est la mise en place d’une structure pérenne de la Francophonie économique, vouée à se développer et s’enraciner avec le temps, sur le modèle de la Conférence des ministres de la jeunesse et des sports (CONFEJES) qui est devenu pratiquement le pivot de l’OIF en matière d’éducation et de formation et qui facilite la collaboration et les échanges entre les responsables étatiques en charge du secteur éducatif.

Une structure pérenne qui réunirait régulièrement des ministres de l’Économie, de l’industrie, du commerce et des petites et moyennes entreprises pour débattre et trouver des solutions aux problèmes de chômage des jeunes et des femmes ; lutter contre la pauvreté et pour la réduction de la fracture sociale entre les pays développés et les pays en développement qui aggrave les souffrances humaines.

Les succès d’une telle initiative serait assurément mis à l’actif de la secrétaire générale et constituera l’un de ses héritages durables et le plus significatif de son passage à la tête de l’OIF.

Fixer le cap sur le mandat essentiel de l’OIF

Il y a un dicton qui dit : « qui trop embrasse, mal étreint ».

Malgré sa volonté manifeste et son dévouement sans pareil à vouloir placer l’OIF au cœur de toutes les urgences du monde, Mme Jean sait pertinemment bien que pour être efficace, elle devrait, à toutes fins pratiques, se concentrer sur l’essentiel de priorités stratégiques de son organisation. Avec un budget de moins de 100 millions, l’OIF ne peut pas se permettre de tout faire et n’en a tout simplement pas les moyens.

En effet, pour éviter de prêter le flanc aux pêcheurs en eaux troubles, Mme Jean devra choisir ses batailles pour une action efficace et éviter d’être trop générale. Il est fondamental qu’elle se fixe des objectifs stratégiques précis, réalistes et opportuns au regard des moyens dont dispose son organisation. La tentation de tout considérer comme étant des priorités fera en sorte qu’au bout de ligne rien ne le sera réellement.

De toute façon, et ce, peu importe son activisme débordant qui permet de faire parler de l’OIF dans les enceintes multilatérales pertinentes, l’action de Mme Jean sera évaluée ultimement sur la base de la réalisation et des résultats obtenus par rapport à la feuille de route établie par les chefs d’État et de gouvernement et à la mission claire qui lui a été assignée au sommet de Dakar, notamment de bâtir une fondation pour la construction d’une francophonie économique.

DU MÊME AUTEUR:

Les 100 jours de Michaëlle Jean à l’OIF: quel bilan peut-on dresser?

Michaëlle Jean un an à l’OIF: beaucoup reste à faire

Francophonie: Michaëlle Jean devra panser les plaies laissées par son élection en Afrique