RD.Congo : Que cache le massacre au Kasaï central?

Depuis quelques jours, il y a des vidéos qui circulent abondamment dans les médias et partagés sur les réseaux sociaux, montrant des images atroces et gravissimes de forces de l’ordre congolaises en train de massacrer impunément les populations civiles sans armes.

Ce énième massacre a suscité un profond émoi dans la population et auprès de la communauté internationale, ce qui a donné lieu à des critiques acerbes de nombreux pays et une désapprobation tous azimuts de la violence dont font souvent preuve les forces de l’ordre de ce pays contre des populations civiles.

Le gouvernement de Kinshasa a voulu, dans un premier temps, nier l’évidence en tentant de minimiser la gravité de crimes, mais il a été incapable d’étouffer la vérité. En effet, le dysfonctionnement de la communication et la cacophonie étaient tels que les ministres se contredisaient les uns les autres et n’étaient même pas en mesure de gérer convenablement la situation. Finalement, le gouvernement a fait volte-face en reconnaissant que les forces de l’ordre avaient commis des excès et en annonçant l’ouverture d’une enquête pour établir les faits sur les violations graves des droits humains au Kasaï central.

Cette cruauté répréhensible qui dépasse tout entendement, commis au mépris de la dignité inhérente à la personne humaine, est particulièrement préoccupante et constitue incontestablement un crime de guerre et un crime contre l’humanité.

Les auteurs matériels et intellectuels, les commanditaires et exécutants de ces crimes inacceptables doivent savoir que tout usage excessif, irrationnel et disproportionné de la force, provoquant mort d’hommes est un crime imprescriptible dont ils devront, tôt ou tard, répondre individuellement de leurs actes de terreur, au regard du droit pénal international. Qui plus est, il existe déjà un précédent important au sein du système de justice pénale internationale.

Un climat de terreur règne en RDC

Mais au-delà du sanglant massacre au centre du pays qui a profondément choqué l’opinion publique, et de bien d’autres encore quotidiennement à l’Est du pays, il y a là de quoi s’interroger sérieusement s’il ne s’agit pas d’une stratégie du chaos orchestrée dans le but d’embraser à nouveau tout le pays afin de justifier l’impossibilité d’organiser les élections libres et transparentes à la fin de cette année tel que prévu dans l’Accord de la Saint-Sylvestre, qui tarde encore à être appliqué.

Il y a lieu de rappeler toutefois qu’en RDC, l’usage de la violence excessive et de mauvais traitements de la population civile, les intimidations contre les partis d’opposition, les militants de droits humains et autres journalistes qui essaient de faire correctement leur métier, sont devenus monnaie courante du régime pour se maintenir au pouvoir.

Le Rassemblement de l’opposition, un regroupement hétéroclite constitué des partis issus de tous les horizons politiques, dont certains sont motivés par la recherche du pouvoir, d’autres par l’appât du gain facile, d’autres encore par esprit de revanche au pouvoir, s’accordent tous sur un seul point, celui de faire plier le président Joseph Kabila, qui ne peut plus se représenter après deux mandats successifs, de respecter la Constitution congolaise.

Quand l’opposition tombe dans le piège du pouvoir

Cette union des forces politiques de l’opposition qui avait fait front commun derrière Étienne Tshisekedi pour faire pression au président Kabila de respecter la Constitution et qui l’a amené à négocier les termes de la période transitoire, avant les élections, commence à se lézarder avec la mort de son leader.

Il faut dire honnêtement que tout cela était malheureusement prévisible, étant donné que cette union ne reposait sur aucune base idéologique. En effet, rien ne réunit mieux un groupement politique qu’avoir un projet de société commun pour lequel tous travaillent pour le concrétiser. Or, même lorsqu’il veut diriger le gouvernement maintenant, tel que convenu dans l’Accord, le Rassemblement de l’opposition n’a pas un projet de société commun.

Qu’à cela ne tienne, l’erreur monumentale que le Rassemblement de l’opposition a commise et qu’il regrettera peut-être profondément, est d’avoir signer un chèque en blanc un peu trop blanc au régime de Kabila qui, en contrepartie, ne semble pas tenir sa parole et respecter son engagement. Et pourtant, son maintien au pouvoir, après le 19 décembre 2016, est garanti par cet Accord qu’il rechigne à appliquer. Du coup, le Rassemblement de l’opposition se retrouve dans une position de faiblesse sans beaucoup de capacité d’action et dans l’impossibilité de faire le rétropédalage en remettant en cause le pouvoir même de Joseph Kabila.

Pour revenir aux événements tragiques de cette dernière semaine au Kasaï central, il est regrettable de voir que les dirigeants congolais n’ont pas la moindre considération pour les populations civiles. Ces événements ont démontré, si besoin en était encore, qu’ils ne se préoccupent guère de la protection et du bien-être de leurs populations. De ce fait, il est inconcevable, voire même indécent qu’ils s’obstinent à vouloir s’accrocher à tout prix au pouvoir uniquement dans le but ultime de protéger leurs petits intérêts individuels aux dépens de l’intérêt supérieur de la nation.

Faut-il rappeler en définitive qu’une des responsabilités primordiales qui incombe à tout gouvernement, est de veiller à la sécurité des citoyens et à la protection de leurs biens. Cette responsabilité requière de gouvernants qu’ils soient notamment en mesure de transcender leurs intérêts individuels pour privilégier l’intérêt général; de répondre aux questions fondamentales et vitales de leurs concitoyens; d’avoir de grands desseins pour leur pays; et d’œuvrer jour et nuit à créer les conditions nécessaires à l’épanouissement et au bien-être de leur population.

Avec la mort de Tshisekedi : qu’adviendra-t-il de l’accord de la Saint-Sylvestre ?

Les négociations politiques entamées, fin 2016, par les clergés catholiques en République démocratique du Congo (RDC), avaient permis de faire baisser la tension qui régnait sur l’étendue du territoire congolais, à la veille de la fin du dernier mandat du Président Joseph Kabila. Une initiative qui a été beaucoup appréciée au niveau national et international. Ces négociations ont abouti à la signature d’un accord le 31 décembre 2016, appelé « Accord de la Saint-Sylvestre ». Un accord auquel s’est joint l’ensemble de la classe politique, toutes tendances confondues.

En vertu de cet accord, il a été convenu notamment de mettre en place un gouvernement de transition qui serait dirigé par un représentant du Rassemblement de l’opposition jusqu’à l’organisation des élections présidentielle et législatives avant la fin 2017.

Si l’on n’y prend pas garde, avec la disparition brutale du baobab autour duquel se rassemblait la frange majoritaire de l’Opposition politique (OP) pour faire contrepoids et exercer une pression au régime de Kabila, cet accord risque de prendre une tournure complètement différente de ce qui était convenu.

Deux scenarii possibles risquent de se produire

Du côté du pouvoir

Première hypothèse, la Majorité présidentielle (MP) continue avec sa stratégie actuelle de faire traîner en longueur les discussions et parvenir à faire accepter à l’OP de proposer plusieurs candidats au poste de Premier ministre. Ainsi, le président Kabila aura non seulement la possibilité de choisir, parmi les candidats proposés, celui qui fera son affaire et lui sera docile, mais surtout continuera de garder la main haute sur ce Premier ministre. L’accord sera ainsi appliqué, mais dans la continuité du régime en place.

Deuxième hypothèse, la plus plausible, la MP, comme toujours, utilise la bonne vieille recette politique de « diviser pour mieux régner », en activant la « main noire » qui distribue notamment des billets verts à certains membres du Rassemblement de l’opposition et de l’UDPS – les deux structures politiques que dirigeait Etienne Tshisekedi -, dans le but de les faire éclater pour ainsi clamer qu’il n’y a plus d’interlocuteur fiable avec lequel nous pouvons établir un dialogue sérieux dans le cadre de cet accord.

Du côté de l’opposition politique

Première hypothèse, malgré la mort du Patriarche, le Rassemblement de l’opposition résiste à la tentative du régime de Kabila de le faire éclater, reste uni et parle d’une seule voix pour le faire plier à respecter le prescrit de l’accord de la Saint-Sylvestre. Il pourra ainsi bénéficier de l’appui populaire. Cette population qui croupit dans la misère, privée de services vitaux tels que de l’eau potable et l’électricité, dépourvue du pouvoir d’achat des produits vitaux de première nécessité pour la santé. Une population frustrée, qui avait fondé beaucoup d’espoir sur Tshisekedi et qui se sent maintenant orpheline.

Deuxième hypothèse, le Rassemblement politique conditionne le rapatriement du corps de l’illustre disparu à la mise en œuvre de l’accord de la Saint Sylvestre. Accord issu du dialogue pour lequel Tshisekedi s’est battu, dans un premier temps isolé, puis rejoint finalement par l’ensemble de la classe politique congolaise.

C’est un point de vue qui est de plus en plus exprimé par la base du parti cher au Phoenix de Limete, qui souhaite que ce soit le gouvernement issu de cet accord qui organise les funérailles officielles et une sépulture dignes du combat que l’homme a mené pour la démocratie dans son pays.

Les partisans de Tshisekedi et la grande majorité de la population congolaise craignent, à tort ou à raison, que le pouvoir fasse de la récupération politique avec le corps de l’illustre disparu, alors que de son vivant, le Président Kabila maintenant au pouvoir depuis 16 ans, ne lui a jamais serré la main, en tout cas pas publiquement. Il est donc hors de question que le corps de Tshisekedi rentre au Congo avant l’application de l’accord.

Un accord qui obtient l’appui international

Bien qu’il soit resté très discret pendant les négociations, le Groupe international de soutien à la facilitation du dialogue congolais constitué autrefois de l’ONU, OIF, UA, UE, a apporté un appui total aux clergés congolais.

À la mort d’Etienne Tshisekedi, les quatre organisations ont unanimement rendu hommage à l’illustre disparu et réitéré leur soutien à l’application intégrale de cet accord, considéré comme un des héritages d’Etienne Tshisekedi, pour faciliter la bonne tenue des élections.

Dans un communiqué rendu public le 4 février dernier, Michaëlle Jean, Secrétaire générale de la Francophonie a déclaré que : « La témérité d’Étienne Tshisekedi, figure emblématique de la vie politique congolaise, n’aura laissé personne indifférent, tant elle s’inscrit dans l’histoire mouvementée de la construction de l’État de droit en République démocratique du Congo. On l’a vu encore dans le cadre de l’Accord politique, conclu le 31 décembre 2016, entre les différentes coalitions de l’opposition et la majorité présidentielle. »

L’Union européenne a été plus précis, en appelant ouvertement « les acteurs politiques à honorer la mémoire du défunt en mettant en œuvre l’accord de la Saint-Sylvestre qui doit mener le pays vers des élections paisibles et démocratiques. »

À l’Union africaine, la Présidente sortante, Nkosazana Dlamini Zuma, a déclaré la même chose : « la meilleure façon de rendre hommage à son héritage et son long combat pour la démocratie en RDC est de mettre pleinement en œuvre l’accord du 31 décembre 2016 ».

Le Représentant spécial du Secrétaire général des Nations unies a également invité « les acteurs politiques à honorer la mémoire d’Etienne Tshisekedi en s’engageant résolument dans la mise en œuvre totale de l’accord politique du 31 décembre 2016 »

Tout le monde sait bien qu’à partir du 20 décembre 2016, le pouvoir du Président Kabila est garanti par ce compromis politique qui a été dégagé le 31 décembre 2016, et qui lui garantit de rester encore une année de plus au pouvoir, le temps d’organiser des élections démocratiques et transparentes pour lui trouver un successeur.

Mais au-delà de possibles prises de position relevant de la politique politicienne qui peuvent surgir pour tenter de torpiller ou même de faire capoter cet accord, le régime de Kabila devrait clairement comprendre que c’est lui qui a tout à gagner à préserver les acquis de cet accord. Il n’a donc aucun intérêt à vouloir énerver la population qui attend impatiemment la mise en œuvre de cet accord pour aller vite aux élections à la fin de cette année, comme prévu. Agir autrement risquerait non seulement de susciter de la frustration auprès de la population et accroître de nouveau la tension, mais cela reviendrait à scier la branche sur laquelle le Président Kabila est assis momentanément.

Hommage à Etienne Tshisekedi : l’intraitable militant de la démocratie

Etienne Tshisekedi

L’homme qui a marqué l’histoire politique congolaise au cours des quatre dernières décennies, et dont le combat démocratique a transcendé le temps et les générations, s’est éteint mercredi 1er février 2017 à Bruxelles, loin de sa terre natale qu’il chérissait tant. Le colosse incontournable qui régentait la vie politique en République démocratique du Congo (RDC) et déplaçait les foules, ne pourra plus jamais les haranguer.

Comme tout bon sportif de haut niveau qui préfère se retirer au sommet de sa gloire, l’intraitable Etienne Tshisekedi wa Mulumba a préféré tirer sa révérence au summum de sa popularité, et ce, à un moment crucial où le peuple congolais avait encore besoin de lui pour qu’il joue un rôle clé en accompagnant sagement la classe politique congolaise dans le processus transitionnel qui s’annonce tumultueux et dangereux pour l’avenir de ce pays.

Premier Congolais docteur en droit, Etienne Tshisekedi était un homme de principes et de convictions qui aura passé toute sa vie jusqu’au bout à lutter pour défendre et promouvoir les valeurs démocratiques et le respect de la primauté du droit en RDC. Malgré le caractère pacifique de son combat politique, l’homme était radical dans sa façon de percevoir l’avenir de son pays. Il prônait un changement radical nécessaire pour réformer la gestion politique et économique pour le bien ses concitoyens. Il luttera toute sa vie pour un changement social et politique qu’il ne verra malheureusement pas.

Tshisekedi est resté fidèle aux idéaux de justice, de liberté d’expression, d’égalité et de dignité humaine, auxquels il croyait fermement jusqu’à sa mort. Son engagement au service du peuple congolais était total et sans failles. Et, ce peuple lui a aussi bien servi. Pour preuve, sa popularité remarquable ne s’est jamais démentie et n’avait cessé de croître au fil des années. L’homme était devenu incontournable sur l’échiquier politique congolais. Toute tentative de vouloir le contourner était vouée à l’échec. Il avait un charisme naturel qui n’était pas forcement lié à ses talents d’orateur, mais à la force de ses convictions et son engagement, qui inspiraient confiance et respect même auprès de ses adversaires.

Un parcours de combattant de la liberté

Tshisekedi était l’un des personnages les plus éminents qui, en RDC, ont combattu pour la démocratie, la liberté d’expression, les droits humains, et se sont opposés aux régimes successifs de Mobutu, Kabila père et fils. Il a personnellement payé lourdement le prix de son combat politique. Durant la quarantaine d’années d’opposition politique, l’homme a subi toutes sortes de violations des droits humains par les régimes qui se sont succédé au pouvoir en RDC : arrestations abusives, emprisonnement, actes de torture physique, mentale et psychologique, relégations au village sans adduction d’eau ni électricité, etc. Mais toute cette cruauté inacceptable n’a pas altéré son engagement. Par sa constance et sa ténacité, l’homme a su vaincre la peur et les intimidations.

Maintenant qu’il a disparu, on ne saura jamais le secret de sa longévité dans le combat politique et la résistance à la dictature. L’homme a emporté avec lui également, dans sa tombe, des pans entiers de l’histoire politique du Congo dont il fut un des principaux acteurs.

Quel héritage laisse-t-il ?

La disparition brutale de Tshisekedi, certes prévisible étant entendu que la mort est une conséquence naturelle de la vie et un phénomène qui touche tout être humain, est tout de même survenue à un très mauvais moment pour l’avenir de son pays.

A l’exemple de Moïse, dans la bible, qui avait vaincu de nombreuses difficultés et conduit le peuple Hébreux à traverser la Mer rouge hors d’Égypte, Etienne Tshisekedi aura également conduit le peuple congolais jusqu’aux portes de la terre promise sans y entrer et leur a dit « prenez-vous en charge ». Avec la disparition de cette figure emblématique, c’est sans nul doute que la vie politique ne se fera plus de la même manière qu’avant.

Etienne Tshisekedi était un modèle d’exemplarité pour les Congolais qui se battent pour l’instauration d’un État de droit. Mais l’homme n’était pas qu’un opposant historique comme on aimait bien l’appeler, c’était toute une « école » qui a formé la classe politique et aussi une pépinière où les différents régimes qui se sont succédé allaient débaucher les faibles d’esprit.

Nombreux dans la majorité présidentielle, aussi bien à l’époque du Marechal Mobutu, de Laurent Désiré Kabila, qu’actuellement avec Joseph Kabila, sont passés par cette « école Tshisekedi ». Nombreux dans la classe politique congolaise, toutes tendances confondues, doivent leur ascension, soit directement, soit indirectement, à Etienne Tshisekedi. Certains, pour leur acharnement farouche contre Tshisekedi, d’autres pour leur rapprochement à Tshisekedi et leur éloquence à pourfendre le régime, finissaient par se faire acheter au prix fort par le régime.

En effet, même si Tshisekedi n’a pu atteindre son objectif, il a réussi à semer l’idée dans la tête de Congolais, d’imaginer un avenir meilleur pour leur pays. C’est ça le précieux héritage que Tshisekedi a laissé au peuple congolais : « Prenez-vous en charge ». 

Rendre hommage à Tshisekedi

Etienne Tshisekedi a fait sa part. Tout sa vie, il a mené avec acharnement un combat pacifique pour la démocratie et l’État de droit. Il savait bien qu’en politique il faut savoir négocier, mais il n’était pas prêt à faire des compromissions, à se compromettre lui-même dans les combines politiciennes, les mensonges et les déshonneurs. Il s’est sacrifié en faisant passer, avant tout, l’intérêt général aux intérêts personnels, en renonçant à tous les privilèges et en résistant à toutes tentatives de succomber aux sirènes du pouvoir tant et aussi longtemps que celui-ci ne servait pas les intérêts de son peuple.

Maintenant que cette boussole qui guidait le peuple congolais n’est plus, le meilleur moyen de lui rendre hommage et d’honorer sa mémoire pour ce combat noble qu’il a mené pour l’édification de la démocratie dans son pays, serait de poursuivre sa lutte pacifique pour la démocratie et le respect de la primauté du droit en RDC.

Il revient donc à chaque Congolais, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, selon ses capacités, ses moyens et ses compétences, de prendre le relais et de faire sa part pour continuer ce combat pour la démocratie, la liberté d’expression, l’état de droit et le respect des droits de la personne, dont le pays a fondamentalement besoin pour opérer des changements substantiels pour le bien des Congolais.

À la classe politique qui négocie la période transitoire, elle doit avoir à l’esprit que Tshisekedi a payé de sa vie pour le Congo. À son âge, 84 ans, il ne serait pas en train de travailler jour et nuit, de présider des réunions et des audiences pour son pays. Il serait plutôt en train de s’occuper de sa santé et de sa famille. Alors négocier, de bonne foi, une transition pacifique qui devra conduire le pays vers des élections démocratiques, libres et transparentes fin 2017 et asseoir le respect des principes de la démocratie constitutionnelle, du respect strict des lois et de la bonne gestion des affaires publiques. C’est de cette façon que vous allez honorer la mémoire de l’illustre disparu.

Tshisekedi était grand, il le restera dans la mémoire collective de Congolais. Son combat pour la démocratie est aussi le vôtre, et est loin d’être gagné. Vous tous ensemble, mettez tout en œuvre pour entretenir la flamme de l’espoir et de la liberté qui a été allumée par Etienne Tshisekedi wa Mulumba, et faites de sorte qu’elle ne s’éteigne pas mais continue de brûler dans le cœur de chacun et de tous.

La Francophonie a-t-elle les moyens de ses ambitions dans la lutte contre le terrorisme ?

 

Après deux années passées à la tête de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF), Michaëlle Jean nous livre son appréciation, et dit s’inscrire résolument dans la continuité du legs de ses prédécesseurs en portant à son tour l’OIF sur la trajectoire des réalités du moment avec force, y compris là où on ne l’attendait pas.

Elle place ainsi son mandat dans le cadre des missions de l’OIF et tâche de mettre en œuvre la feuille de route, qui lui a été confiée par les chefs d’États et de Gouvernements. Feuille de route dont l’un des axes prioritaires est d’œuvrer pour une Francophonie économique en mettant l’accent sur l’investissement dans le capital humain, l’atteinte des objectifs du développement durable, l’apport essentiel des forces vives que représentent les femmes et les jeunes dans tous les efforts déployés.

Michaëlle Jean a accepté de partager sa réflexion sur la gouvernance de l’OIF et, un autre sujet qui lui tient à cœur, la lutte contre le terrorisme et la prévention de la radicalisation violente des jeunes.

De la gouvernance de l’OIF

« En tant que secrétaire générale de la Francophonie, ma mission, conformément à la Charte de l’OIF, est, entre autres, de mobiliser non seulement les États membres, mais aussi les partenaires multilatéraux pour la mise en œuvre des engagements et l’application du Cadre stratégique de la Francophonie 2015-2022, adoptés au Sommet de Dakar. C’est d’ailleurs lors de ce 16e sommet de la Francophonie que j’ai été élue et que les chefs d’État et de gouvernement rassemblés m’ont confié une feuille de route, assurément intense, que les équipes de l’Organisation portent énergiquement. Elles le font en parfaite cohérence, et j’y tiens, avec celles des autres organes et opérateurs de la Francophonie, en impliquant aussi nos réseaux vigoureux d’institutions, d’experts dans tous les domaines et d’organisations de la société civile.

Gouverneure générale du Canada, puis Envoyée spéciale de l’UNESCO pour Haïti, j’ai vu trop d’éparpillement, trop de doublons et d’attitudes en silo, pour envisager la tâche autrement que dans le rassemblement des forces et le partenariat.

Contrairement à ce que j’entends parfois, nous ne nous éparpillons pas. J’y veille. L’ambition des pays est certes grande, mais elle est parfaitement légitime. Elle demande de l’audace. J’aime voir la Francophonie avancer de manière décomplexée, consciente de notre plus-value qui est réelle et désireuse de bien la faire connaître et reconnaître. L’idée n’est pas de trop embrasser, mais de consolider nos acquis, de partager les solutions en marche dans l’espace francophone, avec des partenaires tout aussi volontaires et de toutes nos forces réunies. Nous agissons avec méthode autrement que dans la précipitation.

Je tiens à souligner notamment le travail phénoménal mené avec les jeunes francophones des 5 continents qui ont répondu massivement à l’initiative « Libres ensemble » que j’ai lancée début 2016. D’abord comme une plateforme interactive sur les réseaux sociaux, mais en moins d’un an, l’initiative Libres ensemble est devenue un mouvement très actif y compris sur le terrain et a réussi à rejoindre 5 millions de jeunes de tout l’espace francophone qui jusqu’ici ne savaient rien de la Francophonie et n’étaient pas touchés. De là est né aussi un programme de financement participatif innovant, « Finance-ensemble », pour soutenir généreusement le démarrage des meilleurs projets soumis par des jeunes entrepreneurs sociaux.

Il n’est un secret pour personne que nos ressources sont limitées, toutes les organisations multilatérales font face à ce même défi. Mais notre mérite est d’avoir réussi à responsabiliser tous nos pays membres, associés et observateurs, notamment dans le règlement des paiements arriérés des contributions statutaires.

Ce qui me conforte dans cette démarche, c’est qu’au 16ème sommet d’Antananarivo, en novembre dernier, nos réalisations ont été saluées par les chefs d’État et de gouvernement, ainsi que par les chefs de délégations. Tous et d’un commun accord, ont approuvé les orientations du rapport détaillé que je leur ai présenté de nos actions politiques pour plus de démocratie, de sécurité et de stabilité, en faveur des droits et des libertés, en éducation, formation professionnelle, culture, promotion et valorisation de la langue française, nos stratégies numérique, jeunesse et économique. Tous ces chantiers et combien d’autres encore qui sont engagés avec leur concours et leur assentiment. »

De la lutte contre le terrorisme

« Dans mes anciennes fonctions de Gouverneure du Canada, j’ai agi comme commandante en chef des Forces canadiennes. J’ai, à ce titre, effectué de nombreuses missions sur le terrain où sont déployées des opérations de défense et de maintien de la paix, notamment en Afghanistan, dans plusieurs pays d’Afrique et en Haïti, côtoyé aussi bien les troupes que les populations. J’ai vu combien les nouvelles menaces à la sécurité et à la stabilité du monde, particulièrement de notre espace francophone, sont un obstacle majeur au développement socio-économique et même à l’exercice des droits de l’homme.

En m’engageant à servir les États membres de la Francophonie, je savais bien que le défi sécuritaire serait au cœur de mon mandat. Je suis donc arrivée forte de toutes mes expériences antérieures et animée par la volonté de mobiliser les États, de les encourager à unir leurs forces pour relever ces nouveaux défis sécuritaires et nombreuses menaces qui accablent nos pays actuellement. Nous sommes tous concernés.

J’ai pris officiellement mes fonctions de Secrétaire générale de la Francophonie le 5 janvier 2015. Deux jours après, le 7 janvier, Paris qui abrite le Siège de l’OIF, était frappée et toute la France profondément ébranlée par les attentats horribles et meurtriers contre le journal satirique Charlie Hebdo, puis une épicerie juive. Le monde était en émoi et les manifestations d’indignation sont venue de partout face à ces attaques odieuses et barbares. L’OIF, n’était pas en reste et a su réagir. Espace d’échange, de solidarité, de coopération et de dialogue, l’Organisation se devait d’assumer pleinement son mandat en faveur d’un humanisme intégral, de la paix, de la démocratie, du renforcement de l’État de droit, de la défense des droits et des libertés, en ne ménageant aucun effort de diplomatie politique, mais aussi économique pour endiguer la pauvreté, le mal être des populations qui sont autant de facteurs de risque.

L’espace francophone est heurté de toutes part, comme le reste du monde et paie un lourd tribut. Espace de toutes les disparités, nous savons combien les organisations criminelles transnationales et terroristes trouvent dans la pauvreté un terreau fertile pour recruter des jeunes désespérés, désenchantés et dans en situation de précarité.

Ainsi, le mandat de lutter contre le terrorisme a été précisé clairement dans une Résolution adoptée par les chefs d’État et de gouvernement au sommet de Dakar en 2014. Une Résolution qui a condamnée fermement le terrorisme et réaffirmée la détermination des États à lutter ensemble contre les agressions constantes qui compromettent la paix, la sécurité internationale et le développement économique. »

Des efforts de l’OIF à relever les défis sécuritaires

« Les menaces asymétriques, la nébuleuse des organisations criminelles qui sèment la terreur pour isoler, déstabiliser nos pays, casser nos liens pour mieux contrôler des territoires, dégager les routes et les circuits de tous leurs trafics d’armes, de drogues et de personnes, exigent non seulement que nous intensifions nos actions, mais aussi une vraie mutualisation de nos moyens pour mieux anticiper, prévenir et protéger les populations.

Vous vous souviendrez que l’an dernier le personnel de l’OIF a aussi vécu directement la fureur insensée de cette barbarie lors de la prise d’otages à l’hôtel Radisson Blu de Bamako par une brigade terroriste. Je devais m’y rendre le lendemain. Les onze membres d’une équipe de la Francophonie qui m’y attendait ont connu l’horreur. L’un de ces collègues a été fauché par les rafales assassines des assaillants. Il était allé former les parlementaires maliens, un programme de l’OIF avec l’Assemblée parlementaire de la Francophonie (APF).

Donc nous unir, rassembler tous nos moyens pour lutter plus efficacement et largement contre ce fléau est un plaidoyer que je porte partout, là où il le faut et jusqu’au Conseil de sécurité des Nations Unies, où aucun Secrétaire général de la Francophonie, avant moi, n’avait jusque-là été invité à témoigner dans cet hémicycle. J’ai multiplié par exemple les démarches pour faire entendre à la Communauté internationale l’extrême urgence d’apporter des renforts notamment à la Force africaine multinationale mixte dans la lutte contre Boko Haram, ou encore revoir le mandat des opérations de maintien de la paix pour une meilleure adéquation avec la réplique que l’on est en droit d’attendre pour mieux protéger les populations, mieux anticiper, en impliquant et en renforçant les capacités des pays eux-mêmes.

En juin 2016 à Paris, nous avons organisé une importante conférence internationale sur la lutte contre le terrorisme et la prévention de la radicalisation violente. Une conférence qui a connu une forte participation de haut niveau avec celle aussi du Conseil de sécurité des Nations Unies, de l’Union européenne, de l’Union africaine et d’autres partenaires régionaux et internationaux. Avec le ministère français de la Défense, les ministères des Affaires étrangères du Canada et de la Belgique, l’OIF est partenaire de la mise sur pied de l’Observatoire Boutros Ghali pour la paix, dont le siège sera situé à Bruxelles.

Le monde bouge, la Francophonie aussi. J’ai cherché, dès ma prise de fonction, à positionner clairement l’OIF sur la scène internationale. L’OIF est désormais plus entendue et plus reconnue comme un partenaire incontournable. L’Organisation est de surcroit plus attendue. Rien ne saurait arrêter le changement en marche. La Francophonie trahirait le projet de ses pères fondateurs si elle devait faire abstraction de la montée en puissance du terrorisme et de la radicalisation extrême, de l’aggravation des inégalités, du taux scandaleusement élevé et potentiellement explosif du chômage des jeunes, du non accès tout aussi scandaleux et économiquement pénalisant des femmes à l’emploi et aux responsabilités, du nombre jamais égalé, depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, de réfugiés et de déplacés, de la persistance de crises et de conflits intra étatiques, de la dégradation de l’état de notre planète. »

Michaëlle Jean termine en disant : « Je peux m’enorgueillir sincèrement de cette Francophonie résolument inscrite dans le monde, bravant les urgences, les défis et les menaces nouvelles. »

À mi-mandat, Michaëlle Jean a tenu à répondre ainsi aux observations émises par certaines personnes selon lesquelles, l’OIF s’éparpillait un peu trop et en s’éloignant de plus en plus de sa mission essentielle qui est de promouvoir la langue française et la diversité culturelle et linguistique. La Secrétaire générale de la Francophonie croit fermement, selon les éclaircissements apportés ci-dessus, que sa démarche et ses actions sont dans la ligne droite du mandat, des priorités et du plan stratégique de l’OIF. Pour ce faire, a-t-elle dit, il faudra multiplier les efforts pour élargir le cercle des partenaires de l’Organisation, trouver des moyens, accéder à des ressources budgétaires supplémentaires.

Il revient aux lecteurs de se faire une idée de ce l’OIF peut ou devrait faire, et d’en juger la pertinence, à la lumière de cet exposé.

Michaëlle Jean parle sans ambages de son action à l’OIF

Réagissant à nos deux derniers articles publiés sur le 16e Sommet d’Antananarivo et sur le bilan de mi-mandat de Michaëlle Jean à la Francophonie, la secrétaire générale de l’OIF m’a ainsi confié, en toute franchise, que mes récents textes l’ont laissée quelque peu perplexe.

« Je connais suffisamment les médias pour savoir qu’ils sont vite preneurs de titres qui frappent et font vendre. J’estime cependant certains jugements trop étroits et l’évocation d’un « bilan » plutôt hâtive, sautant vite à des conclusions, sans tenir compte du travail abattu, de l’ensemble des chantiers entrepris, des faits et des circonstances, des enjeux considérables et des objectifs à atteindre. Je me concentre sur l’œuvre à accomplir dans l’immédiat et dans la durée. Il n’y a pas de panacée, mais du travail. »

La secrétaire générale a tenu à brosser, à l’intention du public francophone, un tableau de certains des travaux accomplis stratégiquement ces deux dernières années notamment dans le secteur économique. Travaux qui commencent à porter et porteront davantage leurs fruits, pour faire face aux défis colossaux auxquels les pays de l’espace francophone sont confrontés.

Son souci constant est «d’accompagner les pays dans leurs efforts, leurs désirs d’émergence, leur volonté d’une coopération plus conséquente, de tirer vigoureusement vers l’avant la Francophonie comme force de proposition, d’actions et de solutions».

Voici in extenso la réaction vibrante de Michaëlle Jean :

« Il nous apparaît assez étrange que vous fassiez fi de l’urgence, de la calamité du chômage chronique qui, chaque année, guette des millions de jeunes, rien qu’en Afrique subsaharienne et en Haïti par exemple, facteur de risque considérable, sur les plans individuel et collectif. La féminisation de la pauvreté est aussi un non-sens absolu, alors que sans les jeunes, sans les femmes, rien n’est possible.

Aujourd’hui, qu’on se souvienne du thème même du Sommet de Dakar en 2014, tous en conviennent. La feuille de route dont j’ai hérité en fait foi. Voilà ce qui motive le travail que nous entreprenons à l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) avec le concours de tous les opérateurs et de tous les organes subsidiaires de la Francophonie – AUF, APF, AIMF, Université Senghor, TV5 Monde, tous nos réseaux institutionnels, d’experts, d’organisations de la société civile, de jeunes et de femmes plus rassemblés que jamais.

Nous agissons avec méthode autrement que dans la précipitation. Tel est notre choix, avec le souci d’une minutieuse prise en compte des initiatives en cours, des programmes existants, de la bonne évaluation des actions et des objectifs des États eux-mêmes, ainsi que des acteurs sociaux et économiques sur le terrain. Tous sont concernés et l’approche multi-partenariale que j’encourage permet d’accomplir davantage.

Comment nous reprocher d’être aux côtés des pays en développement, alors qu’ils demandent eux-mêmes d’être accompagnés dans la réalisation de leurs plans d’émergence et de croissance? Nos destinées sont liées et aucun appui n’est jamais à sens unique. Ce dont il s’agit est de mettre en œuvre une coopération renforcée et que tous les pays de l’espace francophone veulent plus efficiente.

Voilà qui explique la façon dont nous déclinons la stratégie économique, en mettant davantage nos expériences et nos meilleures pratiques en commun. Pour sortir de l’assistanat, il faut penser une coopération mieux arrimée, des investissements garantis, des conditions gagnantes de part et d’autre. Pour libérer la croissance, il faut des choix solidement adossés aux perspectives, aux attentes et aux besoins réels qui sont considérables dans les pays plus vulnérables. Or, ce qui change, c’est que les pays mieux pourvus acceptent de venir en renfort, mais pas dans un esprit de charité mal ordonnée, de préférence dans un réel partenariat.

Ce qui me conforte, c’est qu’au 16e Sommet des Chefs d’État et de gouvernement à Antananarivo, tous et d’un commun accord, l’ont estimé ainsi et ont salué le rapport détaillé que je leur ai présenté de tous les chantiers engagés avec leur concours et leur assentiment. J’en veux pour preuve le programme que nous lançons, dans une première phase, dans 12 pays africains et qui consiste à déployer et consolider des incubateurs et des accélérateurs de petites et moyennes entreprises et industries initiées par des femmes et des jeunes, dans des filières ciblées, sur des approches innovantes, créatrices de chaînes de valeurs, de richesses et d’emplois, et qui est fortement applaudi.

Nul n’ignore que les TPE, TPI, PME, PMI sont des moteurs qui permettent de tirer vers le haut le PIB. Il ressort de ce programme une approche intégrée, un travail qui rassemble toutes nos forces vers une croissance partagée, un développement humain, inclusif, responsable et durable, pour plus de stabilité dans le monde et dans l’espace francophone.

Nous sommes tous également déterminés à reconnaître le rôle pivot des populations, l’apport inestimable des collectivités. Tout l’exige et tout nous donne raison, y compris pour lutter à la fois contre les forces de déstabilisation et de destruction, agir à la source des exodes massifs et de la crise migratoire.

Il n’y a pas de stabilité sans confiance ni raison d’espérer. Il ne s’agit pas non plus de doubler les efforts existants, mais d’y contribuer. Tout partenariat suppose aussi une vraie implication, une réelle appropriation pour une pérennisation économique et sociale à long terme.

Oui, cela requiert du temps, mais c’est de responsabilité partagée dont il s’agit, de juste collaboration et de complémentarité. Nous devons être tous comptables des processus et des résultats, dans l’exécution de la tâche ambitieuse que les Chefs d’État et de gouvernement nous ont assignée.

L’ambition est légitime et les équipes à pied d’œuvre sont totalement dédiées. Ne sous-estimez ni les compétences ni la volonté, là où nous agissons avec les acteurs mêmes de l’écosystème économique. Rien, dans tout ce que nous entreprenons, n’est accessoire, mais totalement intégré. Le kit à monter et appliquer, le concept du « ready made » comme disent nos amis anglophones, n’est pas acceptable.

Nous optons davantage pour un processus de co-construction, qui consiste à amener et à associer des partenaires, impulser les synergies nécessaires en établissant des passerelles, des liens, des maillages dans tout l’espace francophone, pour une coopération robuste et durable.

Déjà nous amenons le Vietnam, des pays d’Europe centrale et orientale, comme des Amériques et des pays africains, Sud-Sud, Nord-Sud, à s’associer sur des projets dans des filières porteuses, avec volonté et dans une éthique de partage.

Le secteur privé que nous impliquons aussi activement et stratégiquement répond avec enthousiasme et trouve une Francophonie le pied solidement à l’étrier de la monture économique. Nous rassemblons les ministres par secteurs, pour plus de partage et pour l’amélioration notamment du processus décisionnel, de la gouvernance et de l’environnement des affaires.

La stabilité politique étant une condition indispensable du développement économique, nous avons su exiger des partenaires internationaux plus de cohérence, de concertation, de complémentarité et de coordination au fil de plus de 50 missions d’accompagnement technique en amont des processus électoraux ou encore en prévention et en sortie de crise, que j’ai déployées dans un nombre record de pays de l’espace francophone.

Il arrive que la démarche soit ardue là où certains interlocuteurs sont rétifs, mais ce travail constant de diplomatie qui réclame une infinie persévérance avec les politiques comme avec la société civile porte aussi ses fruits. »

Michaëlle Jean y croit dur comme fer et veut que toutes et tous en soient conscients. C’est pourquoi elle a estimé important de répondre, point par point, aux observations formulées dans nos articles et qui sont régulièrement soulevées par certains observateurs.

À mi-mandat : quel bilan de la Francophonie économique?

Il y a exactement deux ans jour pour jour que Michaëlle Jean succéda à Abdou Diouf à la tête de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), le 5 janvier 2015. Une succession qui revêtait une dimension à la fois historique et symbolique de voir, pour la première fois, une femme à la tête d’une organisation intergouvernementale dont pratiquement tous les États et gouvernements membres n’étaient presque pas dirigés par une seule femme.

La francophonie économique, le pilier essentiel de son mandat et son cheval de bataille

Son élection était considérée, par beaucoup, comme une nouvelle page de l’histoire qui s’ouvrait dans la gouvernance de l’OIF et qui viendrait combler un manque criant de stratégie économique qui a longtemps été souhaité pour cette organisation. Une stratégie économique qui devra s’adapter à la réalité du monde actuel où l’économie est la principale préoccupation aussi bien des États que des citoyens.

L’arrivée de Michaëlle Jean à l’OIF avait donc suscité beaucoup d’espoir, d’autant plus que cette organisation avait besoin d’un coup de rajeunissement et de dépoussiérage en aménageant un espace pour exécuter une nouvelle mission économique et faire de la Francophonie un vecteur important pour le développement économique de l’espace francophone.

À mi-mandat, nous avons voulu en savoir un peu plus sur ce qui a déjà été fait concrètement à cet égard et ce qui reste à faire. Nous avons ainsi posé la question au directeur chargé de la Francophonie économique et numérique à l’OIF, l’économiste togolais Kako Nubukpo, celui-là même qui chapeaute le programme économique de Mme Jean.

Où en est-on avec la Francophonie économique?

Voici, en résumé, ce qu’il nous a dit au sujet des principales actions qui ont été entreprises jusque-là et les résultats obtenus à ce jour :

La stratégie économique développée par Mme Jean comporte deux volets : microéconomique en lien avec les Objectifs de développement durable (ODD) et macroéconomique qui vise à faire de l’espace francophone, « un espace d’échanges, de prospérité et de solidarité privilégiés ».

La direction de la Francophonie économique mobilise toutes ses énergies et tout son savoir-faire au service des femmes et des jeunes.

  • Le premier objectif était de renforcer l’entrepreneuriat par le démarrage et la consolidation d’incubateurs de petites et moyennes entreprises pour soutenir la croissance et la création d’emplois. Pour le moment, des incubateurs sont déployés dans 12 pays d’Afrique subsaharienne. D’autres pays de l’espace francophone, notamment d’Asie, d’Europe centrale et orientale, Haïti également, sont très désireux d’accueillir ce programme.

On sait que les incubateurs font déjà leurs preuves dans beaucoup de pays de l’espace francophone, notamment en France et au Québec. Nous n’avons pas à réinventer la roue.

  • Le deuxième objectif était celui d’aider les femmes et les jeunes à entrer en partenariat avec d’autres femmes, d’autres jeunes entrepreneurs, d’autres acteurs économiques dans tout l’espace francophone, et à se fédérer en communautés et réseaux d’entrepreneurs. Dans ce deuxième volet, l’OIF sert de facilitatrice, de catalyseur d’opportunités, de compétences et savoir-faire.

Pour ce qui reste à faire dans les deux prochaines années, les grandes lignes sont énoncées dans le livre blanc qui a été rendu publique en novembre dernier lors du sommet d’Antananarivo, dont le thème était : « croissance partagée et développement responsable comme conditions de la stabilité du monde et de l’espace francophone ». Le livre blanc parle de perspectives d’avenir en matière économique pour la seconde phase de la mandature de Mme Jean, et se résume en quatre axes principaux : encourager l’entrepreneuriat et la création d’emplois stables et décents dans les secteurs innovants et de développement responsable ; appuyer la diplomatie commerciale francophone ; soutenir le développement des nouvelles technologies et du numérique ; et accompagner la transformation structurelle des économies.

Pour mener à bien cette mission qui lui a été confiée par les chefs d’État et de gouvernement, la philosophie de madame la secrétaire générale se résume en quatre points :

  • Primo, l’OIF mise sur le renforcement des capacités de son personnel, ainsi que celles des acteurs des pays concernés en privilégiant le « faire », plutôt que le « faire-faire » qui a longtemps prévalu au sein de l’organisation.
  • Secundo, l’OIF mise sur la création d’emplois pour sortir de la pauvreté, les femmes et les jeunes, qui représentent plus de 52% de la population de l’espace francophone.
  • Tertio, l’OIF encourage le partage d’expertise entre les pays du Nord et ceux du Sud, tout en évitant que cela soit perçu comme si les experts étaient au Nord et les récipiendaires au Sud.
  • Quarto, l’OIF tient beaucoup au suivi et à l’évaluation des actions qu’elle mène sur le terrain. Pour ce faire, des missions sont régulièrement organisées pour rencontrer les acteurs sur le terrain et s’enquérir de leur appréciation de l’action de l’organisation. Parallèlement, l’OIF rend régulièrement compte aux instances de la Francophonie.

Des objectifs certes louables mais formulés en des termes beaucoup trop généraux et difficilement atteignables dans un court terme. En effet, compte tenu des ressources limitées dont dispose actuellement l’OIF, il serait judicieux de se fixer des objectifs spécifiques, réalistes, mesurables et assortis des délais, pour s’attendre aux résultats concrets d’ici à la fin du mandat de Mme Jean.

Deux prochaines années pour confirmer la dynamique en cours?

Le mi-mandat est le moment idéal de jeter un coup œil dans le rétroviseur, de passer en revue les progrès accomplis jusque-là, les objectifs qui n’ont pas pu être atteints et de recadrer, avec les meilleures approches, là où il faut absolument faire des réajustements.

En lisant les médias francophones, depuis la fin du 16e sommet d’Antananarivo, les langues commencent à se délier et les gens se questionnent publiquement « où va la Francophonie? »

Dans l’entendement de nombreux observateurs qui s’intéressent à l’OIF et au rôle éventuel auquel ils s’attendent de la voir jouer, notamment dans son nouveau volet économique, c’est d’avoir une véritable stratégie économique qui contribue à la création d’un espace économique intégré et susceptible d’attirer des investissements privés, créateurs de richesses et d’emplois. L’élaboration et la mise en œuvre effective d’une telle stratégie économique nécessiterait, au préalable, une analyse prospective et cohérente qui tienne compte du fait que l’OIF est à la fois composée des pays très développés, émergents, en développement et pauvres. Et que, peu importe leur niveau de performance économique, tous expriment le besoin de coordonner les efforts au sein de l’espace francophone en vue de poursuivre la croissance économique qui soit profitable à tous et qui procure des emplois dans les pays respectifs.

En effet, vu les moyens très limités dont dispose la Francophonie pour mener des actions économiques concrètes, palpables et visibles sur le terrain, avec un impact dans la durée et qui bénéficie à une large majorité de la population francophone, l’OIF aurait beaucoup à gagner, en efficacité et en efficience, en se limitant à définir les cadres généraux de coopération économique et de collaboration entre les États, sur les sujets d’intérêt commun ; en lieu et place de se mouiller la chemise, comme une ONG, avec des petits projets qui ne touchent pas directement la grande majorité de francophones. À toutes fins utiles, l’OIF a des partenaires – acteurs non étatiques accrédités auprès des instances de la Francophonie -, sur qui elle pourrait compter pour faire ce travail de terrain.

La stratégie économique d’implantation des incubateurs n’est pas mauvaise en soi, c’est simplement qu’elle est orientée essentiellement vers les pays en développement, ce qui ressemble bien à de l’aide au développement. Et jusqu’à présent, ces actions ne touchent qu’une infime minorité de la population francophone.

De plus, ce n’est pas parce que les incubateurs d’entreprises ont aidé à la création des PME prospères en France ou au Québec, comme l’a souligné le directeur chargé de la Francophonie économique et numérique à l’OIF, qu’en les transposant, mutatis mutandis, dans d’autres pays, ils auront le même impact. Dans les pays où ils ont connu du succès, il y a plusieurs autres paramètres qui ont contribué à ce succès et que l’on ne trouve pas forcément dans les pays où l’OIF les implante actuellement.

Ce que les gens attendent de l’OIF, et cela depuis trop longtemps, c’est la mise en place d’une structure pérenne de la Francophonie économique, vouée à se développer et s’enraciner avec le temps, sur le modèle de la Conférence des ministres de la jeunesse et des sports (CONFEJES) qui est devenu pratiquement le pivot de l’OIF en matière d’éducation et de formation et qui facilite la collaboration et les échanges entre les responsables étatiques en charge du secteur éducatif.

Une structure pérenne qui réunirait régulièrement des ministres de l’Économie, de l’industrie, du commerce et des petites et moyennes entreprises pour débattre et trouver des solutions aux problèmes de chômage des jeunes et des femmes ; lutter contre la pauvreté et pour la réduction de la fracture sociale entre les pays développés et les pays en développement qui aggrave les souffrances humaines.

Les succès d’une telle initiative serait assurément mis à l’actif de la secrétaire générale et constituera l’un de ses héritages durables et le plus significatif de son passage à la tête de l’OIF.

Fixer le cap sur le mandat essentiel de l’OIF

Il y a un dicton qui dit : « qui trop embrasse, mal étreint ».

Malgré sa volonté manifeste et son dévouement sans pareil à vouloir placer l’OIF au cœur de toutes les urgences du monde, Mme Jean sait pertinemment bien que pour être efficace, elle devrait, à toutes fins pratiques, se concentrer sur l’essentiel de priorités stratégiques de son organisation. Avec un budget de moins de 100 millions, l’OIF ne peut pas se permettre de tout faire et n’en a tout simplement pas les moyens.

En effet, pour éviter de prêter le flanc aux pêcheurs en eaux troubles, Mme Jean devra choisir ses batailles pour une action efficace et éviter d’être trop générale. Il est fondamental qu’elle se fixe des objectifs stratégiques précis, réalistes et opportuns au regard des moyens dont dispose son organisation. La tentation de tout considérer comme étant des priorités fera en sorte qu’au bout de ligne rien ne le sera réellement.

De toute façon, et ce, peu importe son activisme débordant qui permet de faire parler de l’OIF dans les enceintes multilatérales pertinentes, l’action de Mme Jean sera évaluée ultimement sur la base de la réalisation et des résultats obtenus par rapport à la feuille de route établie par les chefs d’État et de gouvernement et à la mission claire qui lui a été assignée au sommet de Dakar, notamment de bâtir une fondation pour la construction d’une francophonie économique.

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Pourquoi le Canada n’enverra pas ses troupes au Congo

Depuis l’accession de la République démocratique du Congo (RDC) à son indépendance du royaume de Belgique en juin 1960, le Canada a toujours été parmi les membres de la communauté internationale qui sont intervenus militairement pour aider à chaque fois que ce pays était au bord de l’implosion. Le Canada est également l’un de ceux qui contribuent financièrement à la Mission de l’organisation des Nations unies pour la stabilisation en RDC (Monusco), une mission qui dure depuis maintenant dix-sept ans.

En 2010, le secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon, avait sollicité le gouvernement Harper pour déployer des troupes canadiennes et prendre le commandement de la Monusco. Mais le Premier ministre, dont la doctrine de politique étrangère était : « If you’re not effective, he does not see why we should be going out there«  , avait décliné l’offre des Nations unies de déployer des militaires canadiens dans un pays où le gouvernement et son armée sont minés par une gouvernance médiocre et une corruption endémique.

Un déploiement des troupes encore incertain

Depuis l’élection de Justin Trudeau en octobre 2015, la doctrine de politique étrangère a changé. Le Canada veut marquer sa présence dans les opérations de maintien de la paix, notamment en Afrique. En août dernier, le ministre canadien de la Défense, Harjit Sajjan, accompagné de l’ancienne Haut-Commissaire des Nations unies aux Droits de l’Homme, Louise Arbour et du Général à la retraite et Commandant de la MINUAR lors du génocide rwandais, Roméo Dallaire, avaient fait une tournée africaine qui les avait amenés en Éthiopie, au Kenya, en Tanzanie, en Ouganda et en RDC pour explorer la possibilité d’engager des troupes canadiennes dans une des missions des Nations unies en Afrique : RDC, Mali, Sud-Soudan ou Centrafrique.

Mais depuis cette mission d’exploration jusqu’à ce jour, le ministre Sajjan n’a pas encore dévoilé où et quand les troupes canadiennes seront déployées. Ce que l’on sait actuellement c’est que le Canada s’engagera pour une période d’au moins trois ans dans des missions de maintien de la paix en Afrique, pour un coût de 450 millions de dollars canadiens.

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Les troupes canadiennes ne seront pas déployées en RDC

À première vue, on aurait pensé que la préférence pour le déploiement des troupes canadiennes irait très probablement à la Monusco, compte tenu des intérêts économiques du Canada dans la région, notamment la présence des compagnies minières canadiennes, mais aussi et surtout, des priorités du Canada dans la lutte contre la violence sexuelle faite aux femmes et aux enfants comme arme de guerre, pour la promotion des droits de la personne, l’édification d’un État démocratique régi par la primauté du droit et fondé sur le respect des libertés fondamentales, etc. Mais selon toute vraisemblance, il est sûr et certain que les troupes canadiennes ne seront pas déployées en RDC.

On avait pourtant espéré que fort de son expérience reconnue comme un acteur ayant joué un rôle important pour le maintien et la consolidation de la paix dans le monde, l’intervention des troupes canadiennes en RDC – un conflit armé le plus sanglant au monde et dont le bilan en vies humaines perdues dépasse de loin ceux actuellement très médiatisés de l’Irak, de l’Afghanistan et de la Syrie réunis – aurait pu avoir un impact significatif dans la consolidation de la paix dans ce pays. Mais, il n’en sera malheureusement pas ainsi, et cela, pour des raisons qui sont sans doute assez évidentes et que nous évoquons ci-dessous.

La RDC se trouve actuellement dans une phase cruciale de son histoire. Le 19 décembre 2016 marque la fin du deuxième et dernier mandat du président Kabila, mais ce dernier rechigne à quitter le pouvoir. Il défie ouvertement la communauté internationale, en ignorant les appels réitérés lancés non seulement par les Américains, mais aussi par les Européens, les demandant de quitter le pouvoir au terme de son dernier mandat.

Ce régime de Kinshasa se sert de la police et de l’armée nationale pour étouffer toutes les manifestations publiques, et ce, en utilisant aveuglement de manière excessive et disproportionnée la force, au vu et au su de tout le monde, pour réprimer une population sans défense, qui ne lui demande rien d’autre que le respect de la Constitution de son pays. Mais, même s’il réussit à se maintenir au pouvoir par la force, après la fin de son mandat, il n’aura plus aucune légitimité pour engager l’État congolais.

En effet, la situation d’insécurité récurrente qui prévaut en RDC depuis plus d’une vingtaine d’années, est due au fait que les dirigeants de ce pays sont très peu préoccupés par le sort de leurs concitoyens, pour ne pas dire qu’ils sont les premiers responsables de l’absence de sécurité et de stabilité intérieure.

Dans ce contexte, le Canada ne voudra pas apparaître, aux yeux des Africains, comme celui qui vient implicitement à la rescousse d’un dictateur qui veut se cramponner au pouvoir, sans scrupules, au cœur du continent.

En effet, pendant les quinze années au pouvoir et malgré les appels incessants, tant au niveau intérieur qu’international, de reformer les services de l’ordre à même de protéger la population civile, le régime de Kabila n’a rien fait et s’accommodait bien avec la présence des troupes onusiennes à qui l’on demande de se substituer à la police pour protéger la population civile et à l’armée pour protéger l’intégrité territoriale. Alors que la protection des citoyens et de leurs biens contre les menaces intérieures et extérieures est le premier objectif de tout État digne de ce nom. Et, cela est une obligation essentielle qui légitime même l’action du pouvoir public.

Les troupes onusiennes actuellement en RDC, issues essentiellement de pays en développement, font l’effort de maintenir un semblant de paix et de sécurité, mais en réalité n’interviennent dans la plupart des cas, que pour constater les dégâts et autres violations massives de populations civiles, causés aussi bien par les multiples groupes rebelles qui pullulent dans la sous-région d’Afrique centrale, mais aussi par l’armée régulière.

Le Canada n’a pas non plus l’intention d’aller servir de police ou d’armée nationale d’un pays dont les dirigeants ne se préoccupent pas assez de la protection de leurs citoyens et ne font aucun effort pour reformer leurs services de l’ordre (l’armée et la police) afin de les rendre en mesure de protéger leur territoire.

Nous pensons que le choix du déploiement des troupes canadiennes répondra au nouveau programme pour la stabilisation et les opérations de paix (PSOP), une approche mise en place par le gouvernement Trudeau, qui intègre à la fois les questions de politique étrangère, de défense, de développement et de sécurité nationale.

Même si le choix du Canada était porté sur la mission des Nations unies au Congo, si le régime de Kabila se maintient après le 19 décembre, il est certain que celui-ci ne verrait pas d’un bon œil l’arrivée des troupes canadiennes bien rodées à sa porte. Ces troupes seraient perçues à la fois comme les témoins gênants, mais surtout comme une menace qui, au besoin, est capable de l’anéantir. Et comme il est de coutume dans le système des Nations unies d’obtenir l’accord du pays d’accueil, il est fort possible que le régime de Kabila utilise toutes sortes de subterfuges pour retarder le déploiement.

OIF : Michaëlle Jean devra panser les plaies laissées par son élection en Afrique

 

La conférence des chefs d’État et de gouvernement des pays ayant le français en partage, communément appelée « sommet de la Francophonie », a eu lieu les 26 et 27 novembre derniers à Antananarivo, à Madagascar. Il s’agissait du premier sommet organisé sous l’égide de la nouvelle secrétaire générale l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), Michaëlle Jean, élue il y a de cela deux ans exactement.

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Ce sommet était une occasion idéale de mesurer le degré de confiance et d’unité de chefs d’État et de gouvernement autour de la secrétaire générale de l’OIF ainsi que leur adhésion à son projet novateur de la francophone économique.

Si l’organisation et le déroulement du sommet se sont passés sans trop d’encombres, plusieurs médias ont noté néanmoins une très faible participation de chefs d’État et de gouvernement, notamment africains, chez qui l’on compte le plus grand nombre de francophones.

En effet, quand bien même ce sommet a connu une participation totale et remarquée du Canada, avec la présence de trois chefs de gouvernement et l’adhésion de la province de l’Ontario comme quatrième gouvernement membre observateur de l’OIF, il y a lieu de noter que, pour une organisation qui comptait alors 80 États et gouvernements membres, associés et observateurs, moins d’une vingtaine de dirigeants ont jugé important de faire le déplacement à Antananarivo pour assister à la cérémonie d’ouverture du sommet et entendre le discours inaugural de la secrétaire générale. Au nombre desquels, seulement une douzaine d’Africains.

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Parmi les absences les plus remarquées, on a compté non seulement celles de chefs d’État qui étaient moins enthousiastes à l’idée de voir un non-Africain à la direction de l’OIF, mais aussi, et surtout celles de ceux qui furent des fervents soutiens indéfectibles à la candidature de Michaëlle Jean et qui la considéraient comme une descendante d’Afrique.

Ceci dit, l’absence de nombreux chefs d’État africains au premier sommet organisé par la nouvelle secrétaire générale de l’OIF peut être interprétée comme un message clair et sans aucune ambiguïté que soit la connexion n’est toujours pas bien établie avec ceux-ci, soit que les remous suscités par son élection demeurent encore vifs. C’est ici qu’il faut rappeler à Mme Jean qu’elle a encore beaucoup du travail à faire, d’ici au prochain sommet qui sera électif, pour conquérir les cœurs et les esprits de ceux qui rechignent encore à admettre cette évidence.

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Il faut noter par ailleurs que le 16e sommet de l’OIF a été précédé par la publication du livre Francophonie: de Hanoï à Dakar, le pacte brisé au contenu tonitruant de Jean-Claude de l’Estrac, qui fut un adversaire farouche de Michaëlle Jean en 2014. Il serait naïf de croire qu’à quelques jours du premier sommet organisé par cette dernière, la sortie de ce livre soit une coïncidence fortuite de la part d’un homme qui a nourri des ambitions pour cette organisation.

Si Michaëlle Jean a l’intention de rempiler, elle devrait aller à la rencontre non seulement des chefs d’État et de gouvernement qui l’ont soutenu et choisi pour diriger l’OIF, mais aussi auprès de ceux qui ont voté contre sa candidature. Elle doit les écouter et leur «vendre» son projet de la francophonie économique, qui a été le thème principal de sa campagne. En faisant notamment valoir le bien-fondé de cette initiative et les progrès déjà accomplis dans sa mise en œuvre.

Ce n’est que de cette façon qu’il sera possible de recueillir davantage le soutien de nombreux États et gouvernements en faveur de l’action de Mme Jean à l’OIF, et ainsi de cicatriser les plaies, apparemment encore ouvertes laissées par ce scrutin historique qui a vu pour la première fois de l’histoire de la Francophonie une femme, non africaine, être élue à la tête de cette organisation.

Denis Sassou N’Guesso propose un Fonds bleu pour le bassin du Congo

 

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En marge de la 22ème Conférence des parties à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (COP 22) qui vient juste de clôturer ses travaux le 18 novembre 2016 à Marrakech, en laissant derrière elle un certain nombre des questions non résolues, le président congolais, Denis Sassou N’Guesso, a présenté son projet d’un Fonds bleu pour le bassin du Congo. Une initiative qui mérite d’être applaudie et soutenue fermement, si elle peut soulager un tant soit peu les souffrances et améliorer la qualité de vie de pauvres paysans qui survivent grâce à la chasse, à la cueillette et à couper du bois pour cuisiner, se chauffer, s’éclairer. Mais également pour construire des cases et des racines et écorces d’arbres comme substances médicamenteuses pour se soigner.

Maintenant que les lampions de la COP22 se sont éteints, sous le signe de l’action, il revient aux dirigeants politiques et économiques de traduire leurs promesses d’appui financier et technologique en propositions concrètes et d’appliquer les recommandations formulées lors de cette conférence. C’est dans ce contexte que s’inscrit justement la démarche du président Sassou N’Guesso, le doyen des présidents en exercice en Afrique centrale, d’avoir pris l’initiative louable de créer un Fonds bleu, à hauteur de 100 millions d’euros, pour promouvoir la réduction des effets du réchauffement climatique dans le bassin du Congo.

Mais pour que de tels engagements n’en restent pas à des déclarations d’intentions, il serait souhaitable que le président congolais donne le ton et sert d’exemple pour les autres, en démontrant comment il entend s’y prendre pour garantir l’effectivité d’un tel Fonds. Un fonds qui pourrait bien servir à investir dans le développement des énergies renouvelables pour préserver la forêt du bassin et stimuler en même temps l’activité économique dans une des sous-régions les plus riches du continent africain, mais qui dramatiquement est dépourvue en infrastructures de base pour réussir son décollage économique.

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Au niveau international, il existe déjà un Fonds vert pour le climat, qui est un mécanisme financier des Nations unies, rattaché à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC). Il représente un levier financier important dans la réalisation de mesures favorisant le développement durable et a pour objectif de réaliser le transfert de fonds des pays les plus avancés à destination des pays les plus vulnérables afin de mettre en place des projets pour combattre les effets des changements climatiques. Le but fixé par les États-parties à la CCNUCC est de réussir à financer le Fonds à hauteur de 100 milliards de dollars américains par an d’ici à 2020. Mais seulement, il y a encore beaucoup d’incertitudes sur la provenance de ces fonds et de doutes persistants quant à la volonté manifeste de la communauté internationale de matérialiser cette initiative.

Ce qui est vrai, c’est que l’inaction ne constitue pas une réponse appropriée au réchauffement climatique. En effet, il existe suffisamment de preuves scientifiques pour affirmer que le réchauffement climatique, résultat du changement climatique, est très probablement lié aux activités humaines, notamment le mode de vie, de production et de consommation. Un défi de notre époque que nous devons tous et absolument relever en protégeant notre environnement. Il est donc nécessaire que les dirigeants politiques agissent, de façon efficace et efficiente, afin de trouver un équilibre entre leur obligation de procurer le bien-être socio-économique à leur population et leur devoir de protéger l’environnement pour les générations à venir.

Aerial view of the Congolese rainforest. Taken on a flight from Kinshasa to Bumba.
Aerial view of the Congolese rainforest. Taken on a flight from Kinshasa to Bumba.

Comment protéger la forêt du bassin du Congo ?

Il est indéniable que la forêt joue un rôle important dans le processus de réduction des émissions de GES, dans la mesure où elle contribue au stockage de carbone et à l’atténuation des émissions anthropiques. En effet, les arbres retiennent le CO2 par le mécanisme de la photosynthèse, rejetant l’O2 et stockant le carbone atmosphérique.

Avec plus de 200 millions d’hectares de la forêt tropicale, le bassin du Congo, est le second poumon écologique du monde et le plus grand réservoir de biodiversité en Afrique. Cette forêt libère de l’oxygène indispensable à la vie de toute l’humanité toute entière. Les écosystèmes qui se trouvent dans cette forêt jouent un rôle crucial et primordial en matière d’atténuation des répercussions des changements climatiques et de protection de la biodiversité.

Mais la forêt du bassin du Congo est aussi une ressource vitale du mode de vie traditionnel des autochtones et un gagne-pain pour la grande majorité de la population du bassin du Congo. Les activités socio-économiques de la plupart des paysans d’Afrique centrale sont concentrées dans et autour de cette forêt. Ces populations ne disposant pas de l’énergie électrique, dépendent quasi quotidiennement de la forêt pour leur survie.

Si la communauté internationale reconnait que la forêt du bassin du Congo contribue énormément à la réduction des émissions de gaz à effet de serre et que sa préservation est un bénéfice pour le bien-être de l’humanité toute entière, il serait juste et équitable que les populations environnantes qui consentent davantage d’efforts pour limiter l’exploitation de cette immense ressource forestière reçoivent, en contrepartie, une rétribution correspondant aux sacrifices qu’ils s’imposent.

C’est ici qu’il est nécessaire de rappeler, si besoin en était encore, le principe 7 de la Déclaration de Rio sur l’environnement et le développement de 1992 : Responsabilités communes mais différenciées.

« Les États doivent coopérer dans un esprit de partenariat mondial en vue de conserver, de protéger et de rétablir la santé et l’intégrité de l’écosystème terrestre. Étant donné la diversité des rôles joués dans la dégradation de l’environnement mondial, les États ont des responsabilités communes mais différenciées. Les pays développés admettent la responsabilité qui leur incombe dans l’effort international en faveur du développement durable, compte tenu des pressions que leurs sociétés exercent sur l’environnement mondial et des techniques et des ressources financières dont ils disposent. »

Enfin, toutes choses étant égales par ailleurs, le jeu combiné de l’exploitation excessive des ressources naturelles et énergétiques actuelle et de la progression constante du réchauffement planétaire n’est pas de nature à soulager les craintes et les préoccupations croissantes suscitées par les changements climatiques et les besoins d’adaptation qui en découlent.

Nous assistons déjà à une recrudescence de phénomènes de détérioration rapide de l’environnement qui contraint des dizaines de millions de personnes aux quatre coins du monde d’abandonner, soit temporairement soit définitivement, leur milieu de vie naturel à cause notamment des inondations massives et généralisées provoquées par des pluies diluviennes qui s’abattent de plus en plus fréquemment sur bien des régions du monde, avec comme conséquences possibles les océans qui se dilatent et le niveau élevé des eaux qui inonde des régions entières, ralentissant brutalement de ce fait tout activité économique et provoquant ainsi des problèmes de migration de population. Les premiers qui subissent de plein fouet les impacts du changement climatique sont notamment les pays en développement, pauvres et vulnérables, qui manquent des ressources financières et technologiques conséquentes pour répondre aux défis climatiques.

Isidore KWANDJA NGEMBO, Politologue

Gouvernement de politiciens ou de technocrates pour les élections?

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En République démocratique du Congo (RDC), les élections présidentielles et législatives prévues initialement pour le 28 novembre 2016 n’auront finalement pas lieu. Le 20 décembre 2016, il n’y aura pas non plus une passation de pouvoir pacifique entre un président sortant et un président démocratiquement élu par le peuple congolais, dans le respect de la Constitution. Tout cela simplement parce que les responsables qui étaient censés financer, préparer, mener à bien le processus électoral et administrer l’élection à la date prévue, ont failli à leur obligation constitutionnelle.

En conséquence, la RDC se dirige certainement vers une profonde crise de légitimité qui pourrait aggraver la paralysie, de ce qui en reste, de l’État. Une situation qui risquerait d’enfoncer encore davantage le peuple congolais dans une grande incertitude, tant sur le plan sécuritaire que sur le plan socio-économique. La RDC, un pays, qui éprouve toutes les peines du monde à sécuriser son territoire et protéger sa population, et qui n’a jamais su utiliser à bon escient d’immenses ressources minières, énergétiques et forestières dont elle regorge, pour améliorer le vécu quotidien de son peuple.

À moins de deux mois de la date fatidique de fin du mandat du président de la république, tel que prévu par la Constitution, la RDC est plongée dans une sorte d’incertitude qui n’augure pas d’un lendemain meilleur. Il persiste un flou juridico-politique préjudiciable au bon fonctionnement des institutions de l’État. Un flou purement politico-stratégique, orchestré intentionnellement par le pouvoir actuel, pour éviter la tenue d’élections et ainsi s’éterniser au pouvoir.

Le dialogue national inclusif voulu par tous – la communauté nationale et internationale –, comme seule voie pacifique de sortie de la crise politique congolaise, non seulement n’a pas été inclusif, s’est clôturé sans que les participants aient établi un calendrier électoral global et chronométré. Rien dans cet accord n’indique comment pourrait-on financer l’organisation effective des élections, tel qu’ils sont convenus.

En plus, l’opinion publique, tant au niveau national qu’international et même sa famille politique, attendaient que le président Kabila viendrait annoncer publiquement, lors du dialogue qu’il avait pourtant convoqué depuis le 28 novembre 2015, qu’il n’a pas l’intention de briguer un troisième mandat, pour rassurer et apaiser la tension politique qui prévaut en RDC à la veille de la fin de son dernier mandat constitutionnel. Celui-ci n’a pas daigné intervenir personnellement lors de ces assises, pour garantir aux participants que les résolutions issues de ce dialogue seront prises en considération et effectivement appliquées.

Plus alarmant encore, les participants au dialogue ont décidé que les membres du gouvernement de transition qui souhaiteront se porter candidats à une élection, présidentielle ou législative, ne pourront démissionner que trois mois avant la convocation du corps électoral. Une telle résolution est susceptible de semer les germes d’une instabilité permanente du gouvernement et créer une nouvelle crise sans précédent à la veille des élections. L’idéal aurait été de décider que les membres du gouvernement de transition ne peuvent se présenter aux élections présidentielles et législatives en cours, pour assurer la bonne exécution des mandats qui leur seront confiés.

Quoi qu’on dise, rien ne rassure que les élections présidentielles auront bel et bien lieu dans une ou deux années. La Commission nationale électorale indépendante (CENI) – l’organe chargé d’organiser et d’administrer les élections –, dans sa configuration actuelle, ne rassure personne, ni par son indépendance, ni par son objectivité. Sans dire exactement qu’elle est aux ordres du pouvoir, l’on peut néanmoins dire qu’elle est, toutes proportions gardées, noyautée par celui-ci. Le renouvellement des animateurs de cette institution d’appui à la démocratie, en tenant dûment compte de l’expertise et non de considérations politiques, serait souhaitable pour assurer la transparence et l’équité.

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Devant toutes ces évidences et pour assurer la crédibilité du processus électoral à venir, la classe politique et la société civile congolaise n’ont pas droit à l’erreur et ne doivent ménager aucun effort susceptible de sortir le pays de l’impasse dans laquelle il se trouve actuellement. Il y a nécessité de maximiser le peu de temps qui reste, d’ici le 20 décembre 2016, pour trouver rapidement un compromis politique inclusif qui mènerait à l’organisation dans les meilleurs délais des élections apaisées, et ce, en se mettant d’accord sur les animateurs de la transition, neutres et impartiaux.

Gouvernement transitoire de technocrates

Un des scénarii possibles pour assurer le bon fonctionnement du processus électoral libre, transparent et accepté par tous, serait la formation d’un gouvernement de transition composé essentiellement des technocrates, y compris ceux de la diaspora, sans appartenance politique et sans ambition pour les échéances à venir, et dont la tâche principale sera de préparer sereinement et dans la transparence les élections prochaines.

En effet, dans la situation politique actuelle accentuée par la crise de confiance mutuelle dont souffre la classe politique congolaise, un gouvernement transitoire composé uniquement des technocrates serait une solution idéale compte tenu de la méfiance considérable qui existe entre la Majorité au pouvoir et l’Opposition politique.

Un tel gouvernement aurait un temps bien limité avec un mandat clairement établi, de proposer des pistes de solutions réalistes, tant sur le plan politique, socio-économique que sécuritaire, pour régler les problèmes actuels et futurs au bénéfice de l’intérêt général. Il devra agir avec la rigueur et la rationalité sous-jacentes à une saine gestion, sans manifester de partisannerie politique.

In fine, il revient aux acteurs politiques et de la société civile congolaise de s’accorder sur ce qu’ils voudront pour leur pays et pour le bien de leurs populations, de décider en toute connaissance de cause, quels moyens faut-il mettre en œuvre pour les surmonter la crise politique actuelle.