Pourquoi l’opposition congolaise a choisi Martin Fayulu comme candidat commun ? 

À cinq semaines des élections présidentielles en République démocratique du Congo (RDC), les sept principaux leaders de l’opposition politique, dont trois qui étaient recalés, ont, avec la facilitation de la Fondation Kofi Annan à Genève, désigné Martin Fayulu comme le candidat commun de l’opposition, pour tenter de succéder à Joseph Kabila le 23 décembre prochain.

Aussitôt signé, le temps d’une soirée, alors même que l’encre n’avait pas encore complètement séché, l’accord de Genève est parti en fumée. Deux des participants, Félix Tshisekedi et Vital Kamerhe, qui croyaient, à tort ou à raison, que ce seraient eux qui seraient désignés, ont finalement renié leur engagement et se sont retirés de l’accord pour, disent-ils, respecter la volonté de leurs électeurs. Alors que la veille, ils avaient en âme et conscience apposé leur signature au bas de cet accord pour adouber Martin Fayulu.

Beaucoup de questions…

Quelques-unes des questions fondamentales qui taraudent tout observateur attentif de la situation politique congolaise et que se posent encore l’opinion publique :

Quels étaient les critères de sélection ? Qui a sollicité la facilitation de la Fondation Kofi Annan ? Qui a financé ces pourparlers ? Pour quel l’intérêt ? Ont-ils élaboré en premier un projet de société commun ? Qui seraient les gagnants ou les perdants de ce deal ?

Nombreux se demandent : qui est-ce qui a milité en faveur de Martin Fayulu, un outsider très peu connu dans le Congo profond, au détriment de Félix Tshisekedi de l’UDPS, principal parti qui a combattu farouchement les dictatures de Mobutu, de Kabila père et fils, ou encore, dans une certaine mesure, de Vital Kamerhe de l’UNC, qui conserve un poids politique important dans la partie est du pays ?

Pour tenter de comprendre et déceler les faiblesses fondamentales de cet accord, mort-né, qui n’a duré que le temps d’une journée, nous baserons notre argumentaire sur deux explications majeures qui relèvent de l’ordre du politique, d’une part et de l’ordre de théories scientifiques, d’autre part.

Un calcul politique derrière cette décision ?

En effet, en jetant leur dévolu sur Martin Fayulu pour batailler contre Emmanuel Ramazani Shadary, le dauphin de Joseph Kabila, qui utilise à des fins de propagande des biens, des finances et du personnel de l’Etat, les ténors de l’opposition n’ont pas fait une bonne lecture de la situation réelle sur le terrain actuellement. Ils ont pris pour acquis que leurs militants allaient les suivre aveuglement.

De toute façon, ils n’ont donc pas pris en compte un certain nombre de facteurs mobilisateurs qui pouvaient faire gagner leur candidat et ainsi provoquer un changement politique fondamental au niveau institutionnel. Du coup, ils se sont privés d’un atout majeur que représente la masse populaire, notamment de l’UDPS d’Étienne Tshisekedi, d’illustre mémoire, qui a des assises solides sur l’ensemble du territoire congolais et qui pouvait contrebalancer quelque peu ce déséquilibre.

Les signataires de l’accord de Genève ont, soit fait preuve d’un aveuglement volontaire des forces politiques en présence sur l’échiquier national, soit n’ont pas une bonne compréhension de la réalité politique actuelle… Ils ont sciemment choisi Martin Fayulu, un candidat qui ne fait pas le poids, sachant pertinemment que la base de l’UDPS ne jure que par leur leader politique et n’allait pas du tout accepter une telle candidature. Soit encore, pour finalement compromettre les chances de Félix Tshisekedi dans cette course, lui qui dit vouloir aller aux élections avec ou sans machine à voter le 23 décembre.

Il est important de noter toutefois que Martin Fayulu, comme la plupart d’entre des tenors de l’opposition, milite toujours pour l’abandon de la machine à voter, le nettoyage du fichier électoral et la décrispation politique. Des exigences qui sont, certes, fondées, pour crédibiliser les élections, mais qui sont techniquement impossibles à réaliser dans le peu de temps qui reste.

De plus, il faut noter que certains ténors, qui n’ont pas encore rangé les ambitions présidentielles, n’ont pas un aussi grand intérêt à ce que les élections aient lieu à la date du 23 décembre prochain. Ils ont assurément quelques idées derrière la tête, que les élections soient reportées jusqu’à ce que les préalables soient remplies, dans un jeu de conciliabule, pour permettre également la participation aux élections de tous ceux qui ont été recalés. En tout état de cause, la politique est un jeu partisan. Derrière chaque décision, il y a un calcul politique, parfois opportuniste.

Ne perdons pas de vue que bien qu’ils soient tous opposants au régime de Kabila, chacun se bat d’abord et avant tout pour sa survie politique. Et, les crocs-en-jambe sont malheureusement très fréquents dans ce jeu politique. Il y a donc eu probablement le jeu de coulisses, pour certains, de laisser échapper la possibilité pour l’opposition de gagner cette élection afin de se donner une nouvelle chance pour la fois prochaine. Notons au passage que nombreux d’entre eux ont été bien nourris aux mamelles opulentes de ce même régime de Joseph Kabila.

La démocratie à la congolaise

Une autre explication, cette fois scientifique, peut justifier pourquoi l’accord de Genève ne pouvait, de toute façon, pas tenir longtemps. En effet, il y a des divergences d’opinions politiques et idéologiques sur un certain nombre de sujets qui divisent l’opposition politique congolaise.

En sciences politiques, une idéologie politique est un ensemble défini d’idéaux éthiques, des principes, des doctrines, des mythes ou des symboles d’un mouvement social, d’une institution, d’une classe ou d’un groupe important qui explique comment la société devrait fonctionner et qui offre quelques types des politiques publiques pour atteindre cet objectif, ainsi que les moyens appropriés. Ainsi donc, chaque idéologie politique s’identifie par les idées qu’elle véhicule en ce qui concerne la meilleure forme de gouvernement et le meilleur système économique, soit de tendance capitaliste ou socialiste.

Mais qu’est-ce qu’on observe exactement dans cette coalition de principaux leaders de l’opposition politique qui prétendent à la succession de Joseph Kabila ? C’est une coalition méli-mélo des idéologies politiques et économiques diverses, qui aurait du mal à construire un projet de société commun.

En effet, si les intentions des ténors de l’opposition étaient bonnes pour maximiser leur chance de déloger le régime Kabila, elles reposaient bien évidemment sur de mauvaises prémisses. La coalition a souffert d’un certain manque de cohésion et de cohérence politique entre le but initial et le choix du candidat qui devait lui permettre de gagner l’élection.

À moins de deux semaines du début de la campagne présidentielle, alors même que certains de ces ténors de l’opposition ne pourront pas se déplacer pour battre campagne en faveur de leur candidat, le choix de Martin Fayulu, un illustre inconnu dans le Congo profond, semble hasardeux, dans la mesure où il ne pourra pas batailler à armes égales avec le candidat de la majorité, qui mobilise les ressources humaines et financières de l’État pour son élection.

Malheureusement pour le peuple congolais, ce désaccord de l’opposition fera le jeu de la majorité au pouvoir qui travaille discrètement pour les diviser afin de ressortir la vieille recette traditionnelle, utilisée en 2006 et 2011 : « L’opposition a perdu parce qu’elle est allée en ordre dispersé, dans une élection à un tour. »

Affaire Khashoggi : nécessité d’un bureau des Nations Unies sur la liberté d’expression

En cette Journée internationale de la fin de l’impunité pour les crimes commis contre des journalistes, 02 novembre, le meurtre du journaliste saoudien Jamal Khashoggi qui a soulevé un tollé général sans précédent dans la communauté internationale qui s’est toujours interdite de toute critique à l’égard de l’Arabie Saoudite, de blâmer ni pointer du doigt ses dérives autoritaires et violations flagrantes des droits de la personne , nous rappelle l’importance et la nécessité d’appeler les violations des droits de la personne par leur nom.

Et, surtout, de dénoncer les menaces, les détentions arbitraires, les arrestations, les tortures et surtout les assassinats dont sont victimes régulièrement les journalistes, dans le cadre de leur travail ; notamment ceux qui enquêtent sur les cas de corruption impliquant des autorités publiques et de violation des droits de la personne éventuellement commises par les forces de l’ordre public.

À l’occasion de cette journée internationale de sensibilisation de l’opinion publique pour mettre fin à l’impunité pour les crimes commis contre des journalistes, le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, a adressé le message suivant :  » En ce jour, je rends hommage aux femmes et aux hommes qui, chaque jour, font leur travail de journaliste malgré les intimidations et les menaces. Leur œuvre et celle de leurs collègues qui ont perdu la vie – nous rappelle que la vérité ne meurt jamais et que nous ne devons pas non plus laisser mourir notre ferme attachement au droit fondamental qu’est la liberté d’expression  »

Il y a quelques semaines, le Rapporteur spécial des Nations unies sur la liberté d’expression, David Kaye, dans une entrevue qu’il a accordé à la radio ONU Info à New York, a demandé l’ouverture d’une enquête internationale indépendante sur l’assassinat de Jamal Khashoggi, afin de fournir à la communauté internationale un rapport crédible sur ce qui s’est réellement passé. N’ayant pas obtenu la réponse favorable, il a, une nouvelle fois, réitéré sa demande en exhortant cette fois-ci les États à réagir, par le biais du Conseil de sécurité, pour persuader le secrétaire général de la nécessité d’une telle enquête. Mais quelle n’a donc pas été sa déception de s’apercevoir que les États sont restés sourds, se contentant simplement de condamner du bout des lèvres sans aucune mesure dissuasive réelle.

Cela n’a rien d’étonnant quand on sait bien que les intérêts économiques, financiers, commerciaux et militaires prennent souvent le dessus sur les droits fondamentaux de la personne. Toutefois, le meurtre de Jamal Khashoggi, bien qu’ayant ému le monde entier, a dévoilé au grand jour la face cachée de l’iceberg du cynisme de la gouvernance mondiale.

Ceci dit, la communauté internationale ne doit pas seulement se contenter, pour ce faire, de dénoncer verbalement les agressions et assassinats ignobles dont font l’objet régulièrement les journalistes, mais œuvrer à l’instauration d’un climat dans lequel la liberté de la presse puisse s’exercer sans crainte ni intimidation, et que les journalistes puissent exercer pleinement leur droit à la liberté d’expression, qui est essentiel à l’exercice de leur métier, sans avoir à craindre des représailles.

Le monde ne doit pas ignorer le rôle crucial que jouent les médias dans le processus démocratique. La presse est sans conteste le plus puissant levier pour promouvoir les principes démocratiques, l’État de droit et les droits de la personne. De ce fait, tout le monde devrait être conscient que toute menace faite à l’encontre des femmes et hommes de médias, dans le cadre de leur travail d’informer le public, est une grave menace directe pour la démocratie, les libertés fondamentales, les droits de la personne et l’État de droit. En effet, renforcer la sécurité des journalistes est un enjeu de démocratie.

À la veille du 10 décembre, date à laquelle l’humanité toute entière s’apprête à célébrer le soixante-dixième anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme (DUDH) adoptée à l’unanimité en 1948, un texte fondateur des droits humains et un instrument du droit international coutumier le plus important d’après-guerre qui véhicule des valeurs et des idéaux démocratiques et qui a beaucoup inspiré l’élaboration des règles du système international de protection des droits humains, le meurtre du journaliste saoudien devrait rappeler à tous les États, de la nécessité de réaffirmer leur attachement profond aux valeurs essentielles des droits humains inscrits dans la DUDH.

Pourquoi un bureau des Nations unies pour la liberté d’expression ?

Soixante-dix ans après la DUDH – qui a consacrée la liberté d’expression, et son corollaire, la liberté de la presse, comme des droits vitaux et existentiels pour l’État de droit et des principes fondamentaux pour la démocratie –, il y a lieu de constater que les libertés fondamentales sont en recul dans plusieurs États où les médias font l’objet de nombreuses attaques de la part du pouvoir public, où les espaces des libertés publiques se réduisent de plus en plus et où les citoyens ne peuvent penser librement et exprimer leurs opinions sans craindre les représailles des autorités publiques. Certains États ne s’empêchent pas de porter impunément atteinte aux journalistes, comme c’est le cas actuellement avec Jamal Khashoggi, qui est devenu emblématique d’atteintes persistantes aux droits fondamentaux dont les journalistes sont souvent victimes dans le monde.

« La lutte contre l’impunité fait partie intégrante de la liberté d’expression, de la liberté de la presse et de l’accès à l’information. Renforcer la sécurité des journalistes qui prennent des risques pour nous informer est non seulement un devoir indispensable, mais également un enjeu de démocratie », a déclaré la Directrice générale de l’UNESCO, Audrey Azoulay.

L’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO) estime à plus de 1000 journalistes qui ont été tués au cours des douze dernières années, pour avoir voulu couvrir des événements et informer le public. Et, dans la plupart des cas, ces actes odieux n’ont toujours pas été élucidés, restent impunis faute des enquêtes sérieuses et les vrais auteurs des crimes ne sont jamais poursuivis en justice. L’UNESCO s’inquiète donc que cette impunité entraîne un plus grand nombre d’assassinats, en plus de causer des dommages sérieux aux sociétés entières en tentant de dissimuler de graves violations des droits de la personne.

En effet, les opinions publiques internationales ne sont pas convaincues que le seul fait de dénoncer verbalement les assassinats, les traitements inhumains, les arrestations et détentions arbitraires de la part des agents zélés de l’État à l’égard des journalistes suffise à persuader les États récalcitrants de prendre les mesures appropriées devant les violations flagrantes des droits de la personne.

C’est pourquoi, nous pensons sérieusement que le bilan de ces actes barbares devient beaucoup plus lourd qu’il est plus que temps maintenant que les Nations unies prennent à bras le corps et avec sérieux cette situation, en renforçant les mandats actuels du Rapporteur spécial des Nations Unies sur la liberté d’expression – un expert indépendant nommé par le Conseil des droits de l’homme et chargé d’examiner et de faire rapport sur le droit à la liberté d’opinion et d’expression. Il s’agit d’un poste honorifique qui ne fait pas partie du personnel des Nations Unies, ni payé pour cela, mais dont le travail, beaucoup plus technique, est utile et nécessaire. Ce qui rend sa voix moins audible devant de violations flagrantes du droit à la liberté d’opinion et d’expression.

C’est ici l’occasion d’appeler instamment toutes les nations du monde de se saisir de cette mort horrible et atroce du journaliste, pour protéger la liberté d’expression, en instituant un bureau des Nations unies, à part entière, qui relève directement du secrétaire général, doté d’une équipe qui s’occupe spécialement d’observation, de suivi, ainsi que de formulation des recommandations aux États membres, sur le droit à la liberté d’opinion, d’expression et de presse.

Un tel bureau devrait être dirigée par une personnalité d’envergure internationale, qui a une très bonne connaissance de b.a.-ba du monde de médias et de communication, jouissant de grandes capacités de mobilisation, pour clamer haut et fort la défense à la liberté d’expression et faire entendre cette voix au plus haut niveau, à la fois des pouvoirs publics, des sociétés civiles et des différentes opinions publiques internationales, pour condamner toutes violences dont sont victimes les journalistes, veiller à ce qu’ils ne puissent plus être victimes de tels actes, sous quelque forme que ce soit.

Isidore KWANDJA NGEMBO, Politologue