OIF : les Chefs d’État devraient privilégier l’intérêt de la Francophonie

 

Dans moins de quinze jours, le Sommet de la Francophonie s’ouvrira à Erevan. Michaëlle Jean, actuelle titulaire du poste, et Louise Mushikiwabo, ministre des Affaires étrangères du Rwanda, se sont lancées dans une course effrénée pour convaincre les Chefs d’État et de gouvernement membres qui sont appelés à choisir le prochain Secrétaire général de la Francophonie.

Après des mois de campagne et une intense couverture médiatique autour de cette élection, les jeux sont loin d’être faits. Le sprint final s’annonce très ouvert, étant donné que les « deux poids lourds » et plus importants contributeurs aux budgets de l’Organisation ont, chacun, pris position en faveur de l’une ou l’autre de deux candidates. Ceux-ci bénéficient par ailleurs de puissants soutiens d’autres pays membres qui ne sont pas publiquement manifestés.

Il serait donc extrêmement hasardeux de pronostiquer sur les chances de l’une et l’autre, et sur le résultat du scrutin au soir du 12 octobre, s’il y aura élection. En effet, l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) est la seule organisation internationale qui favorise le consensus comme mode de désignation de son Secrétaire général.

Convergence de vues au Canada

Jusqu’à preuve du contraire, le gouvernement du Canada et celui du Québec souhaitent la reconduction de Michaëlle Jean pour consolider les actions entreprises pour le rayonnement de la Francophonie, notamment dans la promotion de la langue française et la diversité culturelle, la démocratie et les droits de la personne, l’éducation, le développement durable, l’économie et le numérique.

Aujourd’hui, les chefs des partis politiques fédéraux et provinciaux, de toutes couleurs politiques, et même ceux qui, autrefois, s’étaient montrés hostiles à la candidature de Michaëlle Jean en 2014, sont unanimes pour sa reconduction à la Francophonie.

En avril dernier, le Premier ministre canadien Justin Trudeau a rencontré le président français Emmanuel Macron, en tête-à-tête, à Paris et ont discuté de la question du renouvellement du mandat de Michaëlle Jean. Ils ont souligné leurs convergences de vues sur le fonctionnement de l’OIF.

En juin dernier, en marge du sommet du G7 de La Malbaie, les deux dirigeants se sont encore entretenus à Ottawa, sur le même sujet notamment.

Le mardi 25 septembre dernier, à New York, en marge de l’Assemblée générale des Nations unies, les deux hommes se sont rencontrés encore pour rechercher un consensus possible et éviter de se retrouver dans l’impasse à Erevan.

Même si, apparemment, le consensus semble difficile à trouver, les discussions se poursuivent en vue de parvenir à un compromis, pour la désignation du prochain Secrétaire général, qui soit dans l’intérêt de l’ensemble de tous les États membres et surtout dans celui de l’Organisation.

Divergence de vues en France

Malgré le soutien renouvelé d’Emmanuel Macron à la candidature de la Rwandaise Louise Mushikiwabo, il y a beaucoup de remous au sein de la population française, des organisations de défense des droits humains, du milieu politique et de la société civile, qui ne comprennent pas toujours pourquoi le président français a choisi la Rwandaise au détriment de la Canadienne.

Tout dernièrement, quatre anciens ministres français chargés de la Francophonie, toutes couleurs politiques unies, ont publié une tribune dans le quotidien français Le Monde, dans laquelle ils décrivaient comment Louise Mushikiwabo n’avait pas sa place à la tête de la francophonie et, dénonçaient une décision incompréhensible qui met en péril des décennies de construction patiente d’un projet ambitieux. Ils sont allés plus loin en soulignant notamment que le choix de Louise Mushikiwabo était contraire aux intérêts mêmes de la France et porte atteinte à l’image même de leur pays.

Mais au-delà de l’incompréhensible et l’étonnement qu’a suscités la candidature rwandaise de Louise Mushikiwabo et du soutien apporté à celle-ci par le président français, il y a tout à parier que c’est finalement le choix de la raison qui va primer sur les intérêts inavoués des uns et des autres.

Chose certaine, ce que les francophones du monde entier et les non-francophones qui, à chaque Sommet, adhèrent et deviennent membres associés ou observateurs de l’OIF, attendent de cette Organisation c’est sa force de cohésion et de rassemblement dans l’espace international, sa plus-value et la diversité des perspectives qu’elle sait conjuguer et fédérer. Ce qui, à leurs yeux rend encore la Francophonie plus attractive ce sont les liens de coopération.

Les Etats membres veulent que l’OIF soit capable d’agir efficacement pour relever les défis auxquels le monde contemporain est confronté, notamment la lutte contre les changements climatiques, la pauvreté, le terrorisme, l’extrémisme violent, etc. On attend aussi de l’OIF qu’elle se fasse le chantre de la promotion du multilatéralisme comme principe de base pour assurer une gouvernance mondiale harmonieuse et favorable à la paix et la sécurité internationales.

En effet, sous la direction de Boutros Boutros-Ghali, d’Abdou Diouf et de Michaëlle Jean, l’OIF a acquis ses lettres de noblesses en devenant un acteur international d’influence sur des sujets de préoccupation de portée mondiale. Il n’est vraiment pas dans l’intérêt d’aucun pays membre de chercher à décrédibiliser cette Organisation en placant à sa tête une personnalité qui ne croit pas aux valeurs universelles qui s’y attachent.

Ceci dit, il serait souhaitable que les chefs d’État et de gouvernement de la Francophonie choisissent, entre les deux candidates, celle qui serait plus encline à défendre, sans relativisme ni ménagement, les principes démocratiques fondés sur les valeurs universelles, le respect des droits fondamentaux, des libertés et de la dignité humaine, de l’État de droit et de la justice sociale, à porter les actions et missions qui font de l’OIF un partenaire de choix de l’ONU, un acteur désormais incontournable et respecté à l’échelle mondiale.

Il y a tout à parier que le 12 octobre prochain, les chefs d’État et de gouvernement membres de la Francophonie, au premier rang desquels Emmanuel Macron et Justin Trudeau, sauront privilégier l’intérêt supérieur de l’Organisation.

Isidore KWANDJA NGEMBO, Politologue

Francophonie : pourquoi Michaëlle Jean sollicite un second mandat ?

L’actuelle secrétaire générale de la Francophonie sollicite un deuxième mandat pour poursuivre et consolider les progrès réalisés jusqu’ici dans la mise en œuvre des résolutions des Sommets de Kinshasa (2012) sur l’économie et le numérique et de Dakar (2014) sur les jeunes et les femmes.

Dès son arrivée, en janvier 2015, Michaëlle Jean a pris à bras le corps les chantiers d’action sur le terrain et, de manière structurante, les stratégies économique et numérique à développer. Elle a su les fusionner en mettant l’accent sur la création et la mise en place de stratégies et dispositifs en faveur de soutien à l’entrepreneuriat comme moteur de croissance économique et d’innovation, et cela au bénéfice de milliers de femmes et de jeunes entrepreneurs, créateurs d’emplois et de chaînes de valeurs.

Aujourd’hui, treize pays d’Afrique et de l’Océan indien sont les premiers bénéficiaires d’un projet pilote qui apporte des réponses concrètes aux besoins des populations. Une initiative que  Michaëlle Jean compte poursuivre pour l’étendre ailleurs, dans les pays de la Caraïbe, de l’Asie et du Pacifique, mais aussi d’Europe centrale et orientale (ils sont tous demandeurs).

Je suis retourné voir sur le site Internet privé de Michaëlle Jean son plaidoyer de 2014 pour la Francophonie : force est de constater l’engagement, la vision avec lesquels elle a su rallier les chefs d’État et de gouvernement au Sommet de Dakar, elle a su gagner leur confiance, et aussi combien elle a su garder le cap sur chacune de ses promesses, les concrétiser et même les dépasser.

En effet, Michaëlle Jean est restée fidèle à ses engagements d’il y a quatre ans et n’a cessé de se référer, dans son action quotidienne, aux fondamentaux de la Francophonie et d’appliquer, au pied de la lettre, les recommandations de la feuille de route ambitieuse qui lui a été assignée par les chefs d’État et gouvernement membres de la Francophonie.

Nous avons appris que Michaëlle Jean a, avec ses équipes, rédigé un Rapport détaillé qu’elle soumettra aux chefs d’État et de gouvernement le 11 octobre prochain à Erevan. Rapport dans lequel elle dresse minutieusement un état des lieux d’innovations qu’elle a apportées dans la marche de l’Organisation, tout en s’efforçant de mettre en lumière les réalités particulières et les besoins réels de cette organisation, dans une démarche prospectiviste.

Toutefois, nous prenons la peine de présenter très brièvement ci-dessous un aperçu de quelques réalisations et des résultats obtenus en quatre années, notamment dans le secteur de la jeunesse, qui est l’une des plus grandes réussites de son mandat.

Implication de la jeunesse francophone

On doit à l’OIF, sous l’impulsion de Michaëlle Jean, des programmes audacieux construits de manière transversale avec le souci constant d’intégration et d’inclusion de la jeunesse dans toutes les stratégies élaborées par l’organisation. Grâce à ses efforts, à sa volonté politique et à ses actions sur le terrain, Michaëlle Jean a donné une impulsion plus forte à la question de la jeunesse au sein de la Francophonie.

Le mouvement « Libres ensemble » né, le 10 mars 2016 de la volonté de Michaëlle Jean d’apporter une réponse concrète et positive suite à la vague d’attentats qu’ont connus les pays de l’espace francophone, est devenu un réel mouvement citoyen. Il vise à promouvoir la paix comme un droit inaliénable, la diversité comme une richesse à chérir, la solidarité et le vivre « Libres ensemble » comme un choix irrévocable.

Plus de deux millions de jeunes francophones ont été touchés par les réseaux sociaux ainsi que sur le terrain, grâce à l’aide de projets concrets, dans tout l’espace francophone et dans tous les secteurs d’activités. Partout, des jeunes s’engagent à tisser des liens et à porter un message d’unité et de solidarité, en résistance à la tentation du repli sur soi, de la radicalisation et de la barbarie.

Michaëlle Jean s’est impliquée notamment à créer les conditions pour favoriser une éducation inclusive et de qualité pour tous au sein de l’espace francophone et a mis tout en œuvre pour concrétiser la décision du Sommet de Dakar de créer l’Institut de la Francophonie pour l’Éducation et la Formation (IFEF) – une autre priorité de son mandat – qui se positionne comme une institution francophone spécialisée, avec une grande valeur ajoutée, qui est celle de fournir l’appui aux États membres pour la réalisation de l’Agenda pour l’éducation 2030.

À ce jour, plusieurs centaines de milliers de jeunes à travers l’espace francophone ont déjà bénéficié de l’apport de l’IFEF en matière de formation professionnelle. Dans un avenir proche, la priorité sera donnée à la formation professionnelle technique et technologique, à l’éducation à la citoyenneté, à l’insertion professionnelle, à la réforme des systèmes éducatifs, à la modernisation des contenus et méthodes pédagogiques, pour une meilleure adéquation avec les compétences et les capacités requises sur le marché du travail en profonde mutation, avec la révolution technologique, le numérique et l’émergence de nouveaux domaines d’activité.

Si l’occasion lui est donnée de poursuivre la mise en œuvre de son programme, Michaëlle Jean veut intensifier les actions pour répondre à une plus forte demande d’enseignement massif du français (en langue française, en contexte multilingue et de diversité culturelle) et aussi poursuivre l’objectif de formation de 100 000 enseignants, cadres et formateurs.

Plusieurs observateurs sont d’avis que l’action de l’OIF à destination de la jeunesse compte parmi les meilleures réussites de Michaëlle Jean. Jamais, avant elle, la Francophonie n’a su rejoindre, inclure, interpeller et impliquer aussi massivement les jeunes de tout l’espace francophone sur les cinq continents.

Que dire de l’action politique et diplomatique ?

Conformément à l’article 1er de la Charte de la Francophonie qui voudrait que l’Organisation puisse accompagner les États membres – qui partagent la langue française et des valeurs universelles -, à l’instauration et au développement de la démocratie, à la prévention, à la gestion et au règlement des conflits, et au soutien à l’État de droit et aux droits de la personne, Michaëlle Jean a su assumer avec conviction cet engagement. Elle a déployé plus de 150 missions d’accompagnement de processus électoraux et de médiation dans une trentaine de pays. Elle a su positionner l’OIF sur l’échiquier multilatéral, avec des plaidoyers vigoureux entendus et sollicités désormais jusqu’au Conseil de sécurité de l’ONU et au Parlement européen, notamment sur les opérations de maintien de la paix et les questions migratoires.

Attractivité de la Francophonie

Au-delà de tout, ce qui rend la Francophonie attractive, ce sont les liens de coopération qu’elle impulse avec une capacité de penser des solutions à dimension humaine, de dégager et déployer efficacement des expertises aux côtés des populations et ce, à l’entière disposition des États membres. C’est cette façon de toujours travailler en amont et sur le long terme, de mutualiser des efforts face aux urgences qui se multiplient (les lourds défis sécuritaires et de maintien de la paix, de prévention et de résolution de crises politiques, de consolidation des économies…) pour plus de stabilité et pour mieux lutter contre la pauvreté et pour affronter les effets dévastateurs des changements climatiques. Autant de facteurs qui motivent des exodes massifs dans un monde où l’ouverture à l’autre prend du plomb dans l’aile.

Sur tous les sujets de préoccupations planétaires énumérés ci-dessus, Michaëlle Jean est celle qui est bien outillée pour faire le plaidoyer vigoureux en faveur de pays de l’espace francophone. Durant son mandat de quatre ans, elle a été très présente sur toutes les tribunes internationales pour évoquer toutes ces questions. Elle a su positionner l’OIF dans toutes les instances internationales jusqu’au Conseil de sécurité des Nations unies. De plus, elle a su tenir ses engagements en poursuivant la concrétisation de sa feuille de route. Elle a aussi réussi à dynamiser fortement les pays de l’espace francophone, en misant sur une meilleure prise en compte des possibilités, des potentialités sur un pragmatisme nouveau et un esprit de partenariat mobilisateur.

Si à Erevan il n’y a que deux choix -comme c’est le cas présentement – j’ose croire qu’au soir du 12 octobre prochain, les chefs d’État et de gouvernement, au premier rang desquels Emmanuel Macron et Justin Trudeau, sauront, dans leur grande sagesse, privilégier l’option de la consolidation des acquis réalisés jusqu’ici, avec l’actuelle secrétaire générale, pour l’intérêt supérieur de l’Organisation, que de se projeter dans un terrain inconnu et incertain pour l’avenir même de la Francophonie.

Isidore KWANDJA NGEMBO, Politologue