Francophonie : Que reproche-t-on à Michaëlle Jean?

On se rappellera qu’en 2014, lorsqu’elle s’est lancée dans la campagne pour accéder à la direction de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), Michaëlle Jean promettait de faire de la Francophonie, une organisation toujours plus agissante, dans un monde en plein bouleversement et en perpétuel changement.

Quatre ans après, a-t-elle tenue sa promesse?

D’aucuns diront que oui, d’autres pas vraiment. Mais ce qui est sûr c’est que Mme Jean a, sans désemparer, travaillé fort pour hisser l’OIF à la place qui lui revient, au cœur du système multilatéral. Elle a porté la voix de la Francophonie à l’échelle internationale jusqu’au Conseil de sécurité des Nations unies.

Aujourd’hui, l’OIF qui rassemble 84 États et gouvernements membres et observateurs, est tellement attractive que le nombre de demandes d’adhésion ne cesse d’augmenter.

Sous la gouverne de Mme Jean, l’OIF est fortement engagée dans un élan, à la fois, de la défense et de la promotion de la langue française et la diversité culturelle, et de la promotion des valeurs démocratiques chères à l’Organisation.

Michaëlle Jean a su positionner l’OIF sur tous les grands enjeux du monde contemporain : objectifs de développement humain et économique durable et inclusif, changements climatiques, crises migratoires, lutte contre le terrorisme, prévention et gestion des crises, défense des droits et des libertés fondamentales, soutien à l’entrepreneuriat des jeunes et des femmes, renforcement des politiques et programmes en faveur de l’éducation, de la formation technique et professionnelle, stratégie numérique, appui structurant au renforcement des institutions, mobilisation de la jeunesse autour de la responsabilité citoyenne et dans la lutte contre la radicalisation, stratégie pour l’égalité entre les femmes et les hommes, etc.

Qu’on le veuille ou non, l’OIF a considérablement intensifié ses efforts et continue de développer ses moyens d’action dans les différents domaines relevant de son mandat, en adoptant une approche concertée pour obtenir des résultats probants.

L’OIF est résolument engagée sur le terrain, en synergie avec ses partenaires internationaux, pour agir efficacement. Et, Michaëlle Jean poursuit sereinement la mise en œuvre de réformes substantielles en vue d’améliorer le fonctionnement interne de l’organisation, conformément à l’ambitieuse feuille de route qui lui a été confiée à Dakar.

Le crocodile a fui la pluie qui tombait en croyant que c’étaient des pierres qui allaient le heurter. Morale de l’histoire c’est que, le crocodile a donc fui l’eau temporaire de pluie dans la rivière où l’eau est quasi permanente « , un adage africain sur l’erreur du crocodile.

Ne perdons pas de vue que l’OIF est la seule organisation internationale qui permet au Québec d’affirmer sa personnalité internationale au sein de la communauté francophone mondiale.

Au lieu de chercher à affaiblir la seule organisation gouvernementale multilatérale où le Québec, membre à part entière, a une influence considérable sur les décisions qui touchent à ses intérêts, il vaudrait mieux reconnaître et investir davantage dans sa plus value, notamment la promotion de la langue française, de la culture et des valeurs démocratiques, en lui apportant des moyens substantiels à la hauteur de l’ambition légitime qu’elle porte et qui la définit.

Ne jetons pas l’enfant avec l’eau du bain

La prétention du Rwanda de prendre la direction de la Francophonie nous paraît assez suspect, lui qui a banni la langue de Molière au profit de celle de Shakespeare dans l’enseignement et l’administration publique. Même si la langue française est restée symboliquement langue officielle dans ce pays, elle est peu ou pas usitée par les jeunes générations d’après le génocide de 1994.

La candidature de Louise Mushikiwabo n’est donc pas un choix judicieux, à plusieurs égards, pour les Québécois, les Acadiens et les Franco-Canadiens qui mènent courageusement la bataille pour la survie et l’usage de la langue française au pays. Et, avec Louise Mushikiwabo comme secrétaire générale, leur bataille risque de ne pas avoir des échos favorables à l’international.

Le soutien de la France à la candidature rwandaise nous paraît tout aussi incompréhensible et difficilement justifiable au regard des relations bilatérales exécrables entre les deux pays. Ce soutien est clairement motivé par des considérations autres que l’intérêt légitime de l’Organisation.

Il n’est pas certain que les chefs d’État africains qui, pour la plupart, considèrent Michaëlle jean comme une digne fille, afro-descendante, de la sixième région d’Afrique, suivront le président Macron sur cette voie.

En tout état de cause, la candidature rwandaise n’est certainement pas pour œuvrer au rayonnement de la langue française, ni pour faire la promotion des valeurs démocratiques prônées par l’OIF. Elle aura pour effet contraire d’annihiler tous les efforts déployés jusqu’ici par cette organisation dans les domaines ci-dessus. Et, pire encore, elle va faire des émules parmi les États qui brûlent d’envie de basculer dans le giron anglophone pour offrir de meilleures perspectives d’avenir et des possibilités d’acquérir des compétences linguistiques pour améliorer l’employabilité de leurs jeunes.

Isidore KWANDJA NGEMBO, Politologue

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Isidore KWANDJA NGEMBO est analyste des politiques publiques. Il a fait des études supérieures en Éthique publique à l’Université Saint-Paul d’Ottawa ; en Science politique & relations internationales à l'École d'études politiques de l’Université d’Ottawa ; en Management public à l’École nationale d’administration publique (ENAP – Québec) ; en Droit international des droits de l’homme à l’Université catholique de Louvain & l’Université Saint-Louis de Bruxelles ; en Développement international à l’Université catholique de Louvain & l’Université libre de Bruxelles en Belgique. Auditeur en Droit international public, de l’Académie de droit international de La Haye.