Michaëlle Jean : bilan politique et diplomatique à la Francophonie

À quelques trois moins presque du sommet de la Francophonie et la fin de son actuel mandat qui expire le 31 décembre 2018, Michaëlle Jean et ses équipes mettent la dernière main au Rapport d’activités qui sera soumis aux chefs d’État et de gouvernement membres de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), en octobre prochain à Erevan.

Cet exercice, qui est une obligation institutionnelle à laquelle se soumet le secrétaire général de la Francophonie à la veille du Sommet, dresse un panorama synthétique des principales actions mises en œuvre et des progrès liés aux activités menées pour atteindre les objectifs généraux de l’Organisation. Elle présentera le bilan complet des réalisations à la fin de sa mandature.

Au moment où ce Rapport sera rendu public, ceux qui l’on porté à la tête de l’OIF à Dakar en novembre 2014, pourront alors mesurer l’ampleur du travail accompli par l’actuelle Secrétaire générale, en dépit de toutes attaques récurrentes, souvent injustes et malveillantes dont elle a fait l’objet durant tout son mandat.

Nous avons le privilège d’accéder de première main à l’ébauche préliminaire d’un document concis mais combien édifiant, qui dresse les grandes lignes des actions menées par l’actuelle secrétaire générale durant les quatre années passées à la tête de l’OIF. C’est un document qui mérite d’être lu par tous ceux qui s’intéressent aux activités de l’Organisation et connu par le plus grand nombre de francophones avant de spéculer sur le bien-fondé ou non du renouvellement de son mandat.

Les représentants des États et gouvernements membres de la Francophonie réunis à la 149e session de la Commission de coopération et de programmation (CCP), le 20 juin 2018, à Paris, ont donné unanimement un satisfecit à Michaëlle Jean pour tout son travail à l’OIF.

Évoquons premièrement son action politique et diplomatique avant de revenir, plus tard, dans la cadre d’autres articles à paraître dans les prochaines semaines, sur ses innovations dans la Francophonie économique en tant qu’espace de solidarité et de coopération ; dans le domaine de la langue française et de la diversité culturelle et linguistique ; mais aussi, et cela est très important par ces temps de recul démocratique, des droits et libertés fondamentales, qui sont au fondement même de la Francophonie.

ACTION DIPLOMATIQUE QUI RÉPOND AUX DÉFIS DU MONDE ACTUEL

En 2014, l’on s’en souvient, Michaëlle Jean, alors en campagne pour le poste de secrétaire générale de la Francophonie, avait mené un plaidoyer fort auprès des États membres de l’OIF pour présenter sa vision de la Francophonie de demain, qui devait, de son point de vue, s’adapter à la complexité des nouvelles réalités et aux défis du monde contemporain. Elle avait alors compris, avant bien d’autres observateurs, que le monde dans lequel nous vivons, a muté, et que ce monde-là est de plus en plus marqué par l’insécurité grandissante, les nouvelles formes de violence, la montée du terrorisme et, enfin, la violation, de plus en plus massive, des droits et libertés de la personne.

Son projet, pour ainsi dire, le contraignait à l’action. En accédant au poste de secrétaire générale de la Francophonie, Michaëlle Jean ne devait pas, ne pouvait pas, se contenter que de s’inscrire dans la continuité des actions de ses illustres prédécesseurs. Elle se devait également de rester fidèle à ses engagements et avoir les ambitions de son temps.

Durant les presque quatre années passées à la tête de la Francophonie, Michaëlle Jean aura posé des actes fort et surtout mené des réformes courageuses et ambitieuses visant à assainir les finances de l’Organisation qui, comme on peut l’imaginer, ne seraient pas sans conséquences. En effet, la Francophonie, sous son magistère, devait, comme elle l’affirme elle-même « être présente là où on ne l’attendait pas ».

Dans une lettre publiée il y a plus de deux semaines, dans les journaux canadiens Globe and Mail et La Presse, portant le titre « Pourquoi je veux continuer de diriger la Francophonie? », Michaëlle Jean a défendu éloquemment son bilan à maints égards et dressé un inventaire de ses réalisations au cours des quatre dernières années. Elle a mis en évidence la nécessité, pour l’OIF, d’agir au rythme d’un monde de plus en plus fracturé où des crises politiques et humanitaires font rage, où des défis technologiques et de développement se posent avec beaucoup d’acuité, où les populations sont exposées et déstabilisées par le terrorisme, où les effets dévastateurs du réchauffement climatique menacent la survie même de l’humanité, où des exodes forcés et des mouvements migratoires d’une ampleur jamais égalée sont légions.

C’est, en réalité, la nature troublée de ce monde qui éclaire son action politique et diplomatique. La lecture de son bilan le prouve à suffisance. Et ce bilan des quatre années, parce qu’il est ambitieux, nous projette immédiatement vers l’avenir, si les chefs d’État et de gouvernement membres de l’OIF lui renouvelaient leur confiance pour un second mandat. Car la Francophonie est une continuité. Demain, il faudra continuer de porter, comme elle le fait déjà, la voix de la Francophonie partout où l’exigent les enjeux, partout où se prennent les décisions qui vont impacter l’espace francophone et au-delà.

Michaëlle Jean a démontré qu’elle savait s’y faire. Elle aura positionné, de manière significative l’OIF dans l’espace multilatéral et renforcé les liens de coopération et de partenariat, à la fois, avec le système des Nations unies et les autres organisations internationales, régionales et sous-régionales. En effet, depuis 2015, l’OIF a signé une quinzaine d’accords de partenariat stratégique avec des grandes institutions et organismes tels que la Banque mondiale, le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), le Centre du commerce international (CCI) ou encore le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (HCR), pour faire avancer les priorités de l’organisation qu’elle dirige.

L’actuelle secrétaire générale aura visité plus d’une quarantaine de pays membres de l’OIF et rencontré, en tête-à-tête, 75 des 84 Chefs d’État et de gouvernement membres. Elle aura été présente, partout où cela a été possible, dans les enceintes où les principaux décideurs de la planète se réunissaient et discutaient de l’avenir de l’humanité, de la paix et de la sécurité mondiale, tant au Conseil de sécurité que dans d’autres instances internationales importantes. Et, à chaque fois, elle a tenu à organiser des concertations ministérielles pour des prises de position communes et des déclarations conjointes des États membres de l’OIF sur les enjeux qui les concernent. La Francophonie est de plus en plus présente sur la scène internationale.

ACTION POLITIQUE ACCÈS SUR LA GOUVERNANCE DÉMOCRATIQUE

Au registre des actions politiques, Michaëlle Jean a, d’une voix forte, appelé au respect des engagements contenus dans la Déclaration de Bamako et exhorté les États à respecter les droits de la personne, les principes démocratiques et l’État de droit. Son approche a consisté essentiellement au soutien et à l’accompagnement des États membres dans le processus démocratique, pour consolider et approfondir les valeurs démocratiques prônées par l’Organisation.

Près d’une soixantaine de missions électorales, d’assistance technique, d’évaluation, d’audit, d’appui à la consolidation des fichiers électoraux et d’observation des élections, ont été dépêchées dans plusieurs pays, à la demande de ceux-ci, en vue des élections libres, transparentes et apaisées.

De plus, Michaëlle Jean a mobilisé des Envoyés spéciaux de haut niveau et des chefs de mission, au service de la diplomatie préventive notamment dans des pays en proie aux guerres civiles internes et crises politiques pouvant conduire aux conflits armés, pour encourager la mise en place d’espaces de dialogue inclusif et de compromis.

Au regard de ce qui précède, nul esprit objectif et sincère, ne peut nier l’évidence que Michaëlle Jean a été à la hauteur des enjeux et des ambitions de la Francophonie de l’avenir. Elle a donné une envergure à la diplomatie francophone, renforcé la coopération avec les pays membres, assuré une présence francophone effective et influente au sein des instances multilatérales.

C’est à la lumière de ces faits et d’eux seuls, qu’il conviendrait d’analyser et commenter, voire même comparer le projet de Michaëlle Jean avec ceux d’autres candidat(e)s, s’ils en ont de plus intéressants pour l’Organisation. Sans quoi, toute tentative de vouloir abruptement mettre fin au mandat de l’actuelle secrétaire générale ressemblerait, non seulement à un acharnement contre une femme qui a consacrée toute son énergie au service de la notoriété de la Francophonie, mais surtout à une volonté délibérée d’anéantir les efforts déployés par l’Organisation en vue de promouvoir la langue française et consolider les valeurs démocratiques dans l’espace francophone.

Isidore KWANDJA NGEMBO, Politologue

Francophonie : Que reproche-t-on à Michaëlle Jean?

On se rappellera qu’en 2014, lorsqu’elle s’est lancée dans la campagne pour accéder à la direction de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), Michaëlle Jean promettait de faire de la Francophonie, une organisation toujours plus agissante, dans un monde en plein bouleversement et en perpétuel changement.

Quatre ans après, a-t-elle tenue sa promesse?

D’aucuns diront que oui, d’autres pas vraiment. Mais ce qui est sûr c’est que Mme Jean a, sans désemparer, travaillé fort pour hisser l’OIF à la place qui lui revient, au cœur du système multilatéral. Elle a porté la voix de la Francophonie à l’échelle internationale jusqu’au Conseil de sécurité des Nations unies.

Aujourd’hui, l’OIF qui rassemble 84 États et gouvernements membres et observateurs, est tellement attractive que le nombre de demandes d’adhésion ne cesse d’augmenter.

Sous la gouverne de Mme Jean, l’OIF est fortement engagée dans un élan, à la fois, de la défense et de la promotion de la langue française et la diversité culturelle, et de la promotion des valeurs démocratiques chères à l’Organisation.

Michaëlle Jean a su positionner l’OIF sur tous les grands enjeux du monde contemporain : objectifs de développement humain et économique durable et inclusif, changements climatiques, crises migratoires, lutte contre le terrorisme, prévention et gestion des crises, défense des droits et des libertés fondamentales, soutien à l’entrepreneuriat des jeunes et des femmes, renforcement des politiques et programmes en faveur de l’éducation, de la formation technique et professionnelle, stratégie numérique, appui structurant au renforcement des institutions, mobilisation de la jeunesse autour de la responsabilité citoyenne et dans la lutte contre la radicalisation, stratégie pour l’égalité entre les femmes et les hommes, etc.

Qu’on le veuille ou non, l’OIF a considérablement intensifié ses efforts et continue de développer ses moyens d’action dans les différents domaines relevant de son mandat, en adoptant une approche concertée pour obtenir des résultats probants.

L’OIF est résolument engagée sur le terrain, en synergie avec ses partenaires internationaux, pour agir efficacement. Et, Michaëlle Jean poursuit sereinement la mise en œuvre de réformes substantielles en vue d’améliorer le fonctionnement interne de l’organisation, conformément à l’ambitieuse feuille de route qui lui a été confiée à Dakar.

Le crocodile a fui la pluie qui tombait en croyant que c’étaient des pierres qui allaient le heurter. Morale de l’histoire c’est que, le crocodile a donc fui l’eau temporaire de pluie dans la rivière où l’eau est quasi permanente « , un adage africain sur l’erreur du crocodile.

Ne perdons pas de vue que l’OIF est la seule organisation internationale qui permet au Québec d’affirmer sa personnalité internationale au sein de la communauté francophone mondiale.

Au lieu de chercher à affaiblir la seule organisation gouvernementale multilatérale où le Québec, membre à part entière, a une influence considérable sur les décisions qui touchent à ses intérêts, il vaudrait mieux reconnaître et investir davantage dans sa plus value, notamment la promotion de la langue française, de la culture et des valeurs démocratiques, en lui apportant des moyens substantiels à la hauteur de l’ambition légitime qu’elle porte et qui la définit.

Ne jetons pas l’enfant avec l’eau du bain

La prétention du Rwanda de prendre la direction de la Francophonie nous paraît assez suspect, lui qui a banni la langue de Molière au profit de celle de Shakespeare dans l’enseignement et l’administration publique. Même si la langue française est restée symboliquement langue officielle dans ce pays, elle est peu ou pas usitée par les jeunes générations d’après le génocide de 1994.

La candidature de Louise Mushikiwabo n’est donc pas un choix judicieux, à plusieurs égards, pour les Québécois, les Acadiens et les Franco-Canadiens qui mènent courageusement la bataille pour la survie et l’usage de la langue française au pays. Et, avec Louise Mushikiwabo comme secrétaire générale, leur bataille risque de ne pas avoir des échos favorables à l’international.

Le soutien de la France à la candidature rwandaise nous paraît tout aussi incompréhensible et difficilement justifiable au regard des relations bilatérales exécrables entre les deux pays. Ce soutien est clairement motivé par des considérations autres que l’intérêt légitime de l’Organisation.

Il n’est pas certain que les chefs d’État africains qui, pour la plupart, considèrent Michaëlle jean comme une digne fille, afro-descendante, de la sixième région d’Afrique, suivront le président Macron sur cette voie.

En tout état de cause, la candidature rwandaise n’est certainement pas pour œuvrer au rayonnement de la langue française, ni pour faire la promotion des valeurs démocratiques prônées par l’OIF. Elle aura pour effet contraire d’annihiler tous les efforts déployés jusqu’ici par cette organisation dans les domaines ci-dessus. Et, pire encore, elle va faire des émules parmi les États qui brûlent d’envie de basculer dans le giron anglophone pour offrir de meilleures perspectives d’avenir et des possibilités d’acquérir des compétences linguistiques pour améliorer l’employabilité de leurs jeunes.

Isidore KWANDJA NGEMBO, Politologue